05 août, 2015
08 juin, 2015
Affaire Vincent Lambert : le communiqué de Mgr Thierry Jordan de Reims (Rectificatif !)
Réflexions de Mgr Thierry Jordan, archevêque de Reims, et de Mgr Bruno Feillet, évêque auxiliaire,
à propos de l’arrêt de la CEDH concernant M. Vincent Lambert accueilli à l’Hôpital Sébastopol de Reims.
« Choisis la vie »
La Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH) a conclu « par 12 voix contre 5, qu’il n’y aurait pas violation de l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’Homme, régissant le droit à la vie, en cas de mise en œuvre de la décision du Conseil d’État autorisant l’arrêt des soins ».
Du point de vue éthique, les questions demeurent. Il s’agit d’abord d’une personne polyhandicapée en état de conscience minimale et non d’une affaire. M. Vincent Lambert n’est, strictement parlant, ni malade, ni en fin de vie. Sommes-nous dans le cas d’une obstination déraisonnable ? Nous ne pensons pas que nourrir une personne qui ne peut plus s’alimenter puisse être confondu avec une thérapie. Arrêter volontairement l’alimentation et l’hydratation, même de manière progressive et indolore, ne peut se faire que dans la perspective de faire mourir. On peut donc légitimement se demander s’il ne s’agit pas d’une forme, consciente ou inconsciente, d’euthanasie.
Nous savons combien le corps médical, dont nous admirons la compétence et le dévouement, est parfois affronté à des situations qui l’amènent aux frontières de l’éthique. Il n’est alors pas toujours aisé de discerner ce qui est le vrai bien pour le patient, son entourage et le personnel soignant.
Nous rappelons que la dignité d’une personne ne dépend pas de son utilité pour la société, de son autonomie, ni de la conscience qu’elle pourrait avoir éventuellement d’elle-même. Notre dignité vient de Dieu qui a créé chacun à son image et pour qui Jésus-Christ a donné sa vie.
Nous espérons que le débat oubliera les formules à effet de manche : « un petit pas pour Vincent Lambert et un grand pas pour l’humanité » ou encore « un baroud d’horreur » des parents de Vincent Lambert, pour retrouver un débat à la hauteur des enjeux : la vie. La vie de Vincent Lambert et des 1500 personnes qui partagent sa condition sur notre territoire national.
Il serait plus que regrettable que notre pays se donne le droit de transgresser une loi qui est inscrite au plus profond du cœur de l’homme : « tu ne tueras point ». D’autant plus qu’il existe des hommes et des femmes ainsi que des institutions prêts à accueillir Vincent Lambert tel qu’il est.
« Tu as devant toi la vie et la mort, choisis la vie ! » nous dit la Bible (Deutéronome 30, 19).
+ Thierry Jordan, Archevêque de Reims+ Bruno Feillet, Évêque auxiliaire, diocèse de Reims
Les propos sur le « baroud d'honneur » (et même sur le « barroud d'horreur ») des parents de Vincent Lambert ont été tenus non par les évêques (comme je l'ai lu trop vite) mais par le Dr Eric Kariger. Toutes mes plus plates excuses à Mgr Jordan et à Mgr Feillet, leur communiqué n'en a que plus de force.
Libellés : Bruno Feillet, catholique, CEDH, euthanasie par omission, évêque, Thierry Jordan, Vincent Lambert
04 octobre, 2014
Le Vincent Lambert argentin : procès, expertise, attente…
15 février, 2014
Vincent Lambert a-t-il le droit de vivre ? Des experts en neurologie sollicités par le Conseil d'Etat
Rien n'est donc joué mais un point est déjà acquis : la possibilité de l'utilisation de la loi Leonetti en vue de faire mourir une personne diminuée, mais en bonne santé. L'euthanasie justifiée par l'absence de qualité de vie…
Voici ce que j'en écrivais dans Présent ce matin, avant de connaître la décision du Conseil d'Etat rendue publique à 16 h cet après-midi.
L’affaire Vincent Lambert, un révélateur
A l’heure d’écrire ces lignes la décision du Conseil d’Etat, réuni en formation plénière à propos de la vie ou de la mort de Vincent Lambert, n’était pas encore connue. Mais quelle qu’elle soit, l’affaire aura révélé ce qu’à Présent nous disions depuis 2005 : la loi Leonetti sur la fin de vie est déjà une loi d’euthanasie.Vincent Lambert a 38 ans. Il a été victime d’un accident de la route, il y a cinq ans, qui l’a laissé très gravement handicapé et, après une période en coma artificiel et en « état végétatif », il se trouve dans un état de « conscience minimale plus » qui lui permet de percevoir le monde qui l’entoure et d’éprouver des sensations ; son néocortex – « siège de la conscience » comme ils disent – étant particulièrement préservé.
Il est par ailleurs en bonne santé.
Comme quelque 1 700 patients traumatisés crâniens dans son état en France, il est tout sauf « en fin de vie ». Mais son épouse s’est rangée à l’avis du médecin du CHU de Reims qui a décidé que, étant « suspecté un refus de vivre » du fait du refus de soins (toilette, rasage) constatés à la fin de 2012, il fallait suivre la « volonté » de Vincent Lambert et le « laisser mourir » en lui supprimant l’alimentation et l’hydratation qui lui sont actuellement administrées directement dans l’estomac.
Au terme d’un long feuilleton devant les juridictions administratives – une première décision d’urgence lui avait sauvé la vie en mai dernier alors qu’il avait été privé de nourriture depuis 31 jours ! – on arrive à une croisée des chemins, celui du respect pur et simple de la vie étant définitivement barré.
Jeudi matin, un rapporteur public s’est en effet exprimé pour donner le point de vue du gouvernement devant les dix-sept présidents de section du Conseil d’Etat réunis pour donner leur avis sur cette affaire « exceptionnelle et dramatique », comme il l’a dit.
Rémi Keller a un à un rejeté les arguments contestant l’interprétation de la loi Leonetti dans le sens de l’euthanasie, c’est-à-dire de la possibilité offerte à un médecin, après avoir consulté un autre médecin et les proches d’un patient, de décider de provoquer la mort d’un patient qui n’est pas en fin de vie en le privant d’eau et de nourriture.
Il l’a fait en invoquant le droit des pays européens ou américains qui ont pris ces dernières années des décisions similaires – c’est dire l’importance de la dimension internationale des progrès de la culture de mort, et du combat qu’il faut lui livrer à ce niveau.
Il l’a fait en estimant que nourrir et hydrater un patient par sonde gastrique au motif que les « fonctions vitales de la mastication et de la déglutition » sont atteintes constitue un « traitement médical » et non un soin, et qu’on peut à ce titre le suspendre ou le refuser dès lors que l’un ou l’autre des critères de la loi Leonetti est rempli. Ce traitement doit être « inutile » : pour Vincent Lambert, Rémi Keller reconnaît qu’il est « inopérant ». Ou il doit être « disproportionné » : comme, dans le cas de Vincent Lambert, il ne s’agit pas d’une technique lourde ou qui entraîne des « souffrances » : on ne le retiendra pas non plus.
Reste « l’obstination déraisonnable » qui se juge d’après le maintien en « survie artificielle ». Sur ce point, Rémi Keller se fait prudent, se référant, comme fréquemment au cours de sa longue intervention, aux travaux préparatoires à la loi Leonetti et au rapport d’évaluation signé par le même Jean Leonetti en 2008. Tout va tourner autour d’un seul point : l’état de Vincent Lambert peut-il s’améliorer ? Si oui, l’obstination n’est pas déraisonnable et il faut le laisser vivre. Si non, le retrait de nourriture en vue de le faire mourir entre bien dans le cadre de la loi.
Et à cette fin, le rapporteur public a suggéré qu’on soumette Vincent Lambert à de nouvelles expertises à faire en moins de six semaines, et que Leonetti (qui a fait savoir partout que sa loi s’applique selon lui aux « pauci-relationnels » comme lui) soit aussi consulté.
Trois solutions étaient donc possibles lors de l’annonce publique du résultat de l’affaire vendredi à 16 heures. Les juges pouvaient choisir de ne pas suivre Rémi Keller et voter pour la vie de Vincent Lambert, en décidant que nul ne peut connaître sa volonté aujourd’hui, mais cela laisserait ouverte la possibilité de mise à mort dans le cadre de directives anticipées. Ou bien ils pouvaient demander une expertise, instaurant – comme l’a plaidé le conseil des parents de Vincent Lambert, Me Claire Le Bret-Desaché – un jugement sur la qualité et la valeur d’une vie humaine. Ou enfin décider de la mise en œuvre immédiate du « protocole de fin de vie ».
Dans tous les cas, sur le plan médiatique, politique et probablement judiciaire, c’est l’interprétation euthanasique de la loi Leonetti qui est justifiée en plein jour.
Article extrait du n° 8044 de Présent, du Samedi 15 février 2014
05 février, 2014
Canada : la Cour suprême du British Columbia refuse le retrait de l'alimentation et de l'hydratation à une malade d'Alzheimer
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| Margot Bentley |
Libellés : arrêt soins ordinaires, Canada, euthanasie, euthanasie par omission, Vincent Lambert
18 janvier, 2014
Vincent Lambert : compte-rendu d'audience devant le tribunal de Châlons-en-Champagne
J'étais mercredi au tribunal administratif qui a jugé en séance plénière le référé-liberté introduit par les parents, un frère et une sœur de Vincent Lambert. Cet article a paru dans Présent, il a été pendant un jour en libre accès sur le site du seul quotidien de la presse écrite qui ne fait pas de concession à la culture de mort. Ce quotidien a besoin d'abonnés pour pouvoir poursuivre son travail d'information et de vérité. On peut s'abonner sur le site, ou encore bénéficier d'une offre de découverte en m'écrivant via les commentaires sous cet article (ces commentaires ne seront pas publiés). Merci de votre soutien, il nous est indispensable.
Qui l’eût cru ? Alors que le rouleau compresseur de la culture de mort semble n’avoir jamais été aussi pesant, aussi destructeur, alors que le président de la République venait d’inscrire parmi ses urgences, la veille à sa conférence de presse, le vote d’une « assistance médicalisée en fin de vie », Mme le rapporteur public dans l’affaire Vincent Lambert a demandé mercredi la suspension de la décision de le faire mourir de déshydratation et d’inanition.
Elle l’a fait au terme d’une intervention de cinquante minutes, très structurée, très travaillée, très juridique. Ce fut le moment le plus intense de cette audience exceptionnelle au tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, où se pressaient de nombreux journalistes mais aussi des gens du cru, la curiosité piquée par cette cause célèbre et, à en juger d’après leurs réactions, touchés par les arguments contre la mise à mort de Vincent Lambert par une « procédure de fin de vie » alors qu’il n’est pas malade, mais handicapé. Et si demain c’était moi qu’on voulait débrancher ?
Cette femme jeune, profil volontaire et coiffure moderne – elle n’a pas l’allure d’une « intégriste » repliée sur ses certitudes religieuses, pour parler comme nos confrères des médias de progrès – n’a pas donné raison en tous points aux arguments développés par les défenseurs de la vie de Vincent Lambert. Mais, observant avec Montaigne que « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant », elle a souligné l’état de « vulnérabilité complète » de ce jeune homme handicapé, qui l’empêche de s’exprimer. C’est à ce titre qu’elle va demander la protection de sa vie, « sauvegarde d’une liberté fondamentale ».
Garanties
Car dans le cas contraire, observe le rapporteur public, si l’on appliquait à Vincent Lambert une mesure qui a pour but de protéger des personnes mourantes d’une obstination déraisonnable, on aboutirait pour toute personne en cet état mais « non en fin de vie à des garanties moindres si on pouvait interrompre tout traitement en mettant sa vie en danger ». Elle a cité longuement le Pr Xavier Ducrocq, spécialiste en neurologie et membre du comité d’éthique du CHU de Nancy, et le Pr Jeanblanc, chef d’une unité de soins pour patients en état pauci-relationnel – ils avaient tous deux fait le voyage de Châlons pour soutenir de leur science et de leur compassion les parents, le frère et la sœur de Vincent Lambert.
Elle a noté que décider de la mort de Vincent Lambert en raison de son état de conscience minimale (mais c’est un état de conscience !) « revient à porter un jugement sur sa qualité de vie, sur la qualité de la vie, sur le sens d’une vie – et cela n’a pas à être apprécié par vous », lance-t-elle aux neuf juges qui siègent, solennellement, donnant un poids exceptionnel à cette décision de référé.
Alimenter Vincent Lambert constitue-t-il pour lui une « lourdeur, de la douleur, de la douleur ressentie ? » Elle répond à sa propre question : « Rien ne permet de déterminer que la nourriture et l’hydratation artificielles lui apportent plus de souffrance que de bienfaits. » Comme rien, chez ce jeune homme qui ne peut exprimer ce qu’il ressent, ne permet d’interpréter ses réactions de « refus de soins », invoqués par certains de ses soignants, comme un refus de vivre.
Pas d’obstination déraisonnable
« Cela n’est pas suffisant pour affirmer une disproportion du traitement, il n’y a pas d’obstination déraisonnable », et la décision de le faire mourir est une « atteinte manifestement illégale » à ses droits. C’est pour les juges « le devoir de faire cesser l’illégalité introduite par la décision ».
Il faut le noter : dans 80 % des cas, le juge administratif suit l’avis du représentant de l’Etat.
Il faut noter aussi combien cette prise de position de Mme le rapporteur est étonnante, non du point de vue juridique, mais par rapport au contexte : les médias quasi unanimes ont pris position pour le Dr Kariger, de l’unité de gériatrie et soins palliatifs, qui défendra à l’audience sa décision de « laisser mourir » – faire mourir en réalité ! – ce garçon qui n’est pas en fin de vie. Libération a bien salué en lui un « chrétien social » très engagé !
Parti pris
Le parti pris médiatique est tel qu’à mon arrivée au tribunal, mercredi matin, un aimable greffier m’oriente aussitôt vers François Lambert, demi-neveu de Vincent, qui n’a cessé de donner des interviews depuis samedi pour affirmer que son oncle aurait voulu mourir plutôt que d’être tétraplégique et en état de conscience minimale. Il ne cache rien de son engagement en faveur de la « mort choisie » : il est même intervenu au 33e congrès de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité à Bordeaux, en septembre dernier.
Je remercie poliment. C’est la salle d’audience que je cherche. Les journalistes y sont déjà nombreux. L’affaire Vincent Lambert sera un élément clef de l’évolution du débat sur l’euthanasie que la loi Leonetti a tenté de clore subrepticement en l’introduisant par le biais du refus de soins. Faut-il s’en étonner ? Jean Leonetti a répété mercredi dans les médias qu’il estimait sa loi applicable à Vincent Lambert, un jeune homme dont il ne connaît pas le dossier médical…
La salle d’audience ne sera même pas traversée par un frémissement au moment de la conclusion détonante de l’intervention du rapporteur public. Il faut dire que la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme a imposé à l’Etat français de faire communiquer au préalable aux avocats dans les causes où il intervient le sens de l’injonction qu’il défendra.
Les avocats du Dr Kariger, de Rachel Lambert, épouse de Vincent, du CHU de Reims et de François Lambert sont intervenus en dernier. Ils ont joué sur la corde sensible, invoqué les explications de Jean Leonetti sur sa loi, plutôt que de s’appuyer sur son texte littéral. Et l’un d’entre eux pousse même l’odieux jusqu’à relier sa demande à l’étalage d’éléments de la vie privée de la famille Lambert du temps où Vincent était petit…
Dignité humaine
Beaucoup plus juridiques étaient les interventions de Me Jérôme Triomphe et de Me Jean Paillot, spécialiste des questions éthiques. La presse aura retenu de l’intervention du premier ses premiers mots : « Je plaide pour la première fois depuis 1981 pour un condamné à mort. » Mais il s’attachera surtout à montrer que le maintien de la nourriture et de l’hydratation – dont l’arrêt provoque une atroce « traversée du désert » – n’est pas un traitement, mais un soin dû à une personne qui n’est nullement sur le point de mourir. Que la lettre de la loi Leonetti ne permet pas la mise à mort d’un homme qui n’est pas en état de vie artificielle mais qui vit – je pourrais en témoigner comme Jérôme Triomphe l’a fait.
Me Jean Paillot a souligné de son côté que Vincent Lambert est « handicapé, il n’est pas malade » : c’est en posant deux « mauvaises questions » qui n’auraient jamais dû l’être qu’est née cette affaire qui a jeté toute une famille dans l’incompréhension et la division. « S’interroger sur la qualité de sa vie, c’est se mettre en contradiction avec la dignité humaine » ; sa « condamnation à mort date du 12 novembre 2012 », où le « constat » que sa vie relationnelle ne progresserait plus a justifié l’idée qu’il ne « méritait plus de vivre ».
Deuxième mauvaise question : « Qu’aurait voulu Vincent ? Car cela, personne ne peut le dire. »
Des questions autour de l’ordonnance en faveur de la vie de Vincent Lambert
Réponses aux questions d’un lecteur
Q. – Kariger se dit contre l’euthanasie, pour lui le cas Vincent Lambert relève de la loi Leonetti et il ne s’agit donc pas d’une euthanasie. Alors ?R. – La frontière entre l’euthanasie et la « sédation terminale » avec cessation de l’alimentation et de l’hydratation est parfois bien ténue et se juge au cas par cas.
Elle consiste, lorsqu’elle correspond effectivement à une démarche juste, à endormir très profondément un patient arrivé à une très douloureuse agonie et qui va mourir.
Elle est parfois ? souvent ? utilisée en vue d’obtenir la mort : on décide que le patient a assez vécu, qu’il n’y a plus rien à faire, on cesse de l’alimenter et de l’hydrater et on l’endort profondément avec la certitude que la mort interviendra dans les quinze jours.
Tout est donc question d’intention et dépend des circonstances concernant le patient. Cela peut être bien, cela peut être assassin.
Ainsi Vincent Lambert n’est ni malade (contrairement à ce que prétend le Dr Kariger) ni en fin de vie, mais lourdement handicapé, ayant la perception de ce qui se passe autour de lui. Il ne peut communiquer de manière compréhensible mais il est vivant, bien vivant, il est capable de partir chez ses parents, il ne nécessite aucun traitement médical, seulement des soins, parmi lesquels l’alimentation qui lui est administrée artificiellement pour éviter les fausses routes.
Le tribunal a jugé qu’il n’était pas en état de survie « artificielle », ou « artificiellement maintenu en vie ».
Si on lui supprime son alimentation, il ne mourra pas d’une affection qu’il a déjà et que cette alimentation permet de juguler, mais de faim et de soif, comme vous et moi mourrions si l’on nous supprimait le boire et le manger.
Q. – Remettez-vous en question la loi Leonetti, et (ou) l’interprétation qu’en fait E. Kariger ?
R. – La loi Leonetti est un ensemble simple d’amendements et d’ajouts apportés au code de la santé publique. Si on s’en tient à l’exacte lettre de la loi, elle ne s’applique pas au cas Lambert qui n’est pas en fin de vie. Cela exigerait des développements techniques : c’est une question de formulation précise de la loi.
Donc, oui, je remets en cause l’interprétation qu’en fait Kariger… mais aussi Leonetti, parce qu’elle ne correspond pas à l’interprétation stricte de sa loi.
Je pense en effet que cette interprétation est celle voulue par Leonetti depuis le début. C’est si vrai que lorsqu’on lit les travaux préparatoires, ce que j’avais fait avant le vote de la loi, on perçoit bien qu’elle cherche à légaliser (c’était juste après l’affaire Vincent Humbert) l’arrêt de nourriture pour offrir une porte de sortie euthanasique discrète aux personnes non pas « en fin de vie », mais gravement handicapées, conscientes ou non. Ces travaux parlementaires excluaient l’arrêt de l’hydratation, considéré comme trop cruel. Celui-ci a été préconisé (dans la suite de l’affaire Hervé Pierra) par Leonetti en 2008 dans un rapport d’évaluation de sa propre loi qui est invoqué par Kariger et par les avocats pour la mort de Vincent Lambert. Mais le rapport n’est pas la loi.
Cela dit, dès avant le vote en 2005, j’ai écrit dans Présent que la loi Leonetti était déjà une loi d’euthanasie, et je le pense encore. C’était aussi l’avis d’Yves Daoudal. Nous nous sommes trouvés bien seuls, car la plupart des commentateurs saluaient le caractère respectueux de la vie de cette loi qui est la seule de la Ve République à avoir été adoptée à l’unanimité. Mais, de mémoire, il y a eu assez rapidement quelques discrètes analyses en ce sens de la part de l’Eglise de France.
Beaucoup plus spectaculaire : en 2007, Mgr Vingt-Trois et le grand rabbin David Messas publiaient un texte fort apportant ce même éclairage inquiet.
Q. – Comment définiriez-vous un acharnement thérapeutique ? Dans quel cas diriez-vous qu’il n’y aurait pas d’acharnement thérapeutique ? Même en respectant la dignité humaine de sa conception à sa mort naturelle, beaucoup de cas relèvent aujourd’hui de l’avancée de la médecine et de l’assistance médicale qui n’existait pas il y a 50 ans… On tend à présenter ceux qui luttent sur le devant de la scène contre l’euthanasie comme « idéologues » de l’acharnement thérapeutique. Ne faut-il pas communiquer là-dessus ?
R. – L’acharnement thérapeutique consiste, il me semble, à imposer des traitements ou des recherches qui font plus de mal que de bien : qui font inutilement souffrir alors que la mort est inéluctable.
Etre contre l’euthanasie, ce n’est pas prôner l’acharnement, c’est demander que le médecin ne prenne pas une décision qui a pour objectif de provoquer ou de hâter la mort. En revanche il peut donner un médicament pour soulager une forte souffrance, quitte à risquer de hâter la mort. Rien d’idéologique là-dedans. Et oui, il faut communiquer là-dessus.
Q. – Ne croyez-vous pas que ce jugement va augmenter la détermination de ceux qui prônent l’euthanasie ?
R. Oui, ceux qui prônent l’euthanasie font feu de tout bois. Et cela les rend furieux qu’une euthanasie ait été aujourd’hui empêchée. Mais il y avait une vie à sauver et à l’inverse, cela permet aussi de montrer l’hypocrisie de la loi Leonetti.
Q. – Comment en est-on arrivé à un jugement autant médiatisé ?
R. – Le jugement a été très médiatisé parce que Kariger, parmi d’autres partisans de la mort de Vincent Lambert, s’est répandu dans la presse en imposant son point de vue. Il est vrai que Présent a dégainé le premier, avant même la décision d’engager un premier référé en mai, mais croyez bien que s’il n’y avait eu que Présent, on n’en aurait pas tellement parlé. La presse locale de Reims s’est emparée de l’affaire et les prises de position idéologiques ont fait le reste.
Q. – Du côté de l’Eglise, y a-t-il eu un texte qui dit que l’alimentation n’est pas un traitement mais normale dans tous les cas ?
R. – La Congrégation pour la doctrine de la foi s’est prononcée sur le refus d’alimentation pour faire mourir, Jean-Paul II l’a appelé « euthanasie par omission » au moment de l’affaire Terri Schiavo aux Etats-Unis en 2005 – or Terri Schiavo ne bénéficiait même pas d’un diagnostic de « conscience minimale plus ». Ne pas nourrir – parce que la nourriture est un soin ordinaire, toujours dû – n’est autorisé que lorsque la nourriture ne remplit plus son rôle, fait souffrir inutilement ou n’a pas de sens (patient à l’agonie).
Ledit document, daté du 1er août 2007, répondant aux questions des évêques des Etats-Unis, donne un éclairage très précis sur la question de l’alimentation et de l’hydratation artificielles. Voir le texte suivant. – J.S.
Réponses aux questions de la Conférence épiscopale des Etats-Unis concernant l’alimentation et l’hydratation artificielles
Première question : L’administration de nourriture et d’eau (par des voies naturelles ou artificielles) au patient en « état végétatif », à moins que ces aliments ne puissent pas être assimilés par le corps du patient ou qu’ils ne puissent pas lui être administrés sans causer une privation grave sur le plan physique, est-elle moralement obligatoire ?
Réponse : Oui. L’administration de nourriture et d’eau, même par des voies artificielles, est en règle générale un moyen ordinaire et proportionné de maintien de la vie. Elle est donc obligatoire dans la mesure et jusqu’au moment où elle montre qu’elle atteint sa finalité propre, qui consiste à hydrater et à nourrir le patient. On évite de la sorte les souffrances et la mort dues à l’inanition et à la déshydratation.
Seconde question : Peut-on interrompre la nourriture et l’hydratation fournies par voies artificielles à un patient en « état végétatif permanent », lorsque des médecins compétents jugent avec la certitude morale que le patient ne reprendra jamais conscience ?
Réponse : Non. Un patient en « état végétatif permanent » est une personne, avec sa dignité humaine fondamentale, à laquelle on doit donc procurer les soins ordinaires et proportionnés, qui comprennent, en règle générale, l’administration d’eau et de nourriture, même par voies artificielles.
Le souverain pontife Benoît XVI, au cours de l’audience accordée au cardinal Préfet soussigné, a approuvé les présentes réponses, décidées par la session ordinaire de la Congrégation, et en a ordonné la publication.
Rome, le 1er août 2007, au Siège de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi.
17 janvier, 2014
Victoire ! La vie sauvée de Vincent Lambert
L'article ci-dessous a paru dans Présent du 18 janvier 2014. Pour que le dossier soit complet sur ce blog, je le mets en ligne ce jeudi 30 janvier, à l'heure où Rachel Lambert et le CHU de Reims viennent d'annoncer leur intention de faire appel de leur décision devant le Conseil d'Etat. Mais pour plus de cohérence, je le classe à la date du 17 janvier, jour où il a paru sur Internet.
Le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne, avec une particulière solennité, a « suspendu » la décision du Dr Eric Kariger, du CHU de Reims, de faire mourir Vincent Lambert en lui supprimant toute nourriture et toute hydratation. Vincent Lambert, c’est ce jeune homme tétraplégique de 38 ans qui, à la suite de son accident de la route il y a cinq ans, a également subi des lésions cérébrales qui le laissent désormais en « état de conscience minimale plus ». En clair, il perçoit le monde qui l’entoure et éprouve des émotions, sans pouvoir communiquer de manière fiable et cohérente.
C’est une victoire éclatante et inattendue – vu l’incessant tam-tam médiatique justifiant la mort de Vincent Lambert – pour le respect de toute vie, même et surtout fragile et vulnérable.
Eclatante parce que le tribunal de Châlons, saisi d’un référé liberté, a dérogé à ce qui est habituel en ce cas, en siégeant en formation plénière et en donnant la parole au rapporteur public. Aussi, en levant la séance suivie avec la plus grande attention par les neuf juges, le président Jean-Jacques Louis a expliqué que le tribunal entendait dépasser un peu le délai limite pour rendre une telle décision d’urgence, afin de pouvoir rédiger une ordonnance fortement argumentée, à laquelle le nombre de magistrats impliqués allait donner un poids important.
De fait, les onze pages de l’ordonnance sont un modèle de rigueur et d’exhaustivité. Tous les points soulevés de part et d’autre ont été examinés et font l’objet d’une réponse motivée, ce n’est pas fréquent.
Pour autant Rachel Lambert, l’épouse de Vincent, ainsi que son neveu François feront probablement appel devant le Conseil d’Etat en vue d’obtenir malgré tout son « débranchement », et le Dr Kariger a déjà fait savoir que le CHU de Reims s’engagerait sur la même voie.
Le tribunal de Châlons, il faut le souligner, n’a pas accédé à toutes les demandes présentées par Me Jérôme Triomphe et Me Jean Paillot, avocats des parents et du frère et de la sœur de Vincent Lambert. Oui, il y avait urgence, et atteinte à une « liberté fondamentale », le « droit au respect à la vie » du jeune homme. Mais non, la nourriture et l’hydratation artificielles ne constituent pas des soins ordinaires, comme ils le soutenaient aux côtés des médecins présents, mais des « traitements » médicaux.
Si l’on s’en tient à cette appréciation, d’autres grands handicapés, pourvu qu’ils puissent exprimer leur volonté en ce sens, peuvent très bien être mis à mort par le retrait de la nourriture et de l’eau, la dimension euthanasique de la loi Leonetti n’est pas contestée.
Mais le tribunal a balayé l’idée que l’on puisse tenir compte de déclarations informelles antérieures à l’accident de ne pas vouloir être maintenu en vie dans ce genre de situation car le patient ne se trouvait pas alors « confronté aux conséquences immédiates de son souhait ». Balayée, aussi, l’affirmation indécente selon laquelle Vincent Lambert aurait voulu ne pas vivre ainsi parce qu’il ne partageait pas les valeurs morales et l’engagement religieux de Pierre et Viviane Lambert, les parents, qui auraient agi par « idéologie » à en croire la motivation de la décision de mise à mort prise par Eric Kariger.
Surtout, le tribunal a souligné que Vincent Lambert est conscient, sans que l’on sache exactement comment, et que sa vie n’est donc pas artificiellement maintenue par une alimentation dont nul n’a démontré qu’elle lui causerait des « contraintes ou souffrances » : « Ainsi, l’alimentation et l’hydratation artificielles qui lui sont administrées, dès lors qu’elles peuvent avoir pour effet la conservation d’un certain lien relationnel, n’ont pas pour objet de maintenir le patient artificiellement en vie, cet artifice ne pouvant au demeurant se déduire du seul caractère irréversible des lésions cérébrales et l’absence de perspective d’évolution favorable. »
Bref, sans le dire mais l’idée est bien là, supprimer la nourriture et l’hydratation dans un tel cas n’est pas un laisser mourir mais un faire mourir : un acte homicide.
Les réactions politico-médiatiques dans leur ensemble sont consternées. Changeons vite la loi, disent-ils. Les loups sortent du bois !
JEANNE SMITS
Libellés : arrêt soins ordinaires, euthanasie, euthanasie par omission, France, Vincent Lambert
21 novembre, 2013
Le cas du “Vincent Lambert argentin” a été signifié au pape
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| Dans une rue de Neuquén, un graffiti rappelle le droit de vivre de Marcelo. Source : ici |
17 novembre, 2013
Fin de vie, euthanasie : Jean Leonetti défend sa loi et sème la confusion
Sourire avantageux, l’air détendu de celui qui parle en terrain de connivence : mardi soir à Neuilly-Saint-Front, Jean Leonetti, député maire d’Antibes, ancien ministre, auteur d’une loi sur la fin de vie qui porte son nom, venait animer une réunion-débat en présence de la fine fleur locale de l’UMP. Rendez-vous improbable devant une cinquantaine de personnes se serrant au centre des gradins amovibles de la sépulcrale salle municipale : pourquoi cette réunion publique a-t-elle déplacé un ponte à la fois médical et politique – Leonetti est tout de même vice-président de l’UMP – dans un bourg un peu perdu de 2.000 âmes ?
La réponse se trouve dans l’identité de l’ancien député de l’Aisne, Isabelle Vasseur : infirmière de profession, elle a collaboré à l’Assemblée avec Jean Leonetti à la présentation de textes sur la dépendance. Leonetti est venu en ami. En apôtre aussi : mais apôtre d’une doctrine de sables mouvants. Il est là, dit-il, avant de commencer et pour conclure, non pour apporter des réponses à des questions, mais pour susciter des « questionnements ». Son rêve ? Que l’auditoire quitte la salle dépouillé de ses certitudes sur « la dépendance, la fin de vie, les soins palliatifs » pour se plonger dans une « complexité » propre à faire comprendre qu’il y a des cheminements différents, des réponses diverses, des raisons toujours de se méfier des lois trop précises et des recettes toutes faites. Un relativisme qui débouche sur la confusion, la disparition des repères moraux.
« Le droit de ne pas souffrir »
Ce sont des amis sur place qui m’ont invitée à les accompagner dans cette réunion où l’on découvrira Jean Leonetti tel qu’en lui-même. La perspective était alléchante et je n’ai pas résisté. Car d’une part il y a le fin philosophe, l’éthicien de talent qui a réussi à faire une loi de fin de vie saluée – y compris par les catholiques dans leur grande majorité – comme ayant fermé la porte à l’euthanasie, et votée à l’unanimité ; de l’autre, moins mis en avant, le promoteur clandestin de « l’euthanasie par omission » dont la loi autorise de cesser de nourrir un patient pour qu’il meure.Le pivot de sa loi – telle qu’il la défend devant son auditoire choisi – est le refus de la souffrance. « Le droit de ne pas souffrir en fin de vie est ce droit opposable de dormir, s’il le faut, avant de mourir » : voilà qui justifie les sédations lourdes, les doses de morphine qui peuvent même hâter la mort lorsque l’agonisant est accablé de douleurs insupportables ou que ses dernières heures sont marquées par l’angoisse des étouffements…
Passons, pour l’instant, sur le « droit » de ne pas souffrir, notion à la fois irréelle et excessive. Oui, le médecin se sent ou devrait se sentir le devoir de tout faire, sauf tuer, pour soulager le malade qu’il ne peut plus guérir, et c’est de la bonne doctrine que de distinguer entre la volonté d’atténuer la douleur, quitte à hâter un peu la mort, et celle de donner celle-ci volontairement.
Les arguments de Leonetti pour en venir là, devant un auditoire qu’il tient en haleine avec anecdotes et contre-exemples, sont moins nets. Car en fait il va insister non sur le cas des mourants à court terme, – ceux dont on dit parfois « Il aurait mieux valu qu’il meure avant, c’est la bonne question » – mais sur celui des diminués par les maladies neurovégétatives, par les accidents cérébraux, la démence. « Le vrai problème est d’éviter la survie sans raison de ceux qu’on aime. »
Non à la transgression
Au fil des raisonnements qui tirent à hue et à dia, une image générale va surgir du discours de Leonetti dont je rapproche ici à dessein des citations qui ne s’y suivaient pas : il y a d’une part l’éthique, le devoir de la loi d’interdire la transgression. « Ne demandez pas à la société de faire le mal, de tuer », parce qu’« il n’y a rien comme valeur au-dessus de la vie », la vie humaine, d’ailleurs « à partir du moment où le singe a enterré ses morts il est devenu un homme » car il signifie alors sa conscience de ce qu’il va lui-même mourir. C’est « l’éthique de la vulnérabilité », dit-il, en face de « l’éthique de l’autonomie » qui est, en gros, le « droit de se jeter dans la Seine » de celui qui s’apprend atteint d’un Alzheimer déjà avancé. « Je veux mourir avant ! C’est ma liberté. »Et cette liberté, il ne faut pas la codifier, fait comprendre Leonetti, encore moins l’organiser (comme par le suicide assisté en Suisse) parce qu’une telle loi obligerait la société à ne plus reconnaître la dignité qui est en chaque homme. Et qu’elle pèserait sur les libertés individuelles : oserait-on encore aller se faire soigner d’un Alzheimer si celui-ci justifie de mettre fin à la vie ? « C’est un droit liberté, pas un droit créance ! »
Le relativisme qui se glisse dans ce raisonnement explique le versant contraire de la conférence de Leonetti. Il posera d’emblée la question : « Toute vie est-elle semblable ? » pour ajouter plus loin : « Faut-il réanimer une vie qui ne semble pas possible ? » Et lui qui dénonce l’euthanasie des enfants en Belgique explique sur le même ton plaisant que la réanimation néonatale sur un enfant qui a des lésions cérébrales majeures, « une personne humaine mais qui n’a pas une vie relationnelle », pose des problèmes : « Je dois essayer de garder la vie mais je ne dois pas prolonger cette vie, je dois arrêter cette survie intolérable : j’arrête la survie mais je ne donne pas la mort. »
Et Vincent Lambert ?
Nous voici arrivés à l’idée de « sédation terminale » avec arrêt de l’alimentation qui, dans les pays d’euthanasie, se répand bien plus vite encore que l’euthanasie elle-même. Je pose à Jean Leonetti la question de cette pratique peu nette. Leonetti sait faire les distinctions morales qui s’imposent : oui, on peut endormir profondément un patient sur le point de mourir et cesser de le nourrir. Mais la « sédation terminale à but terminal », celle qu’on met en place pour faire mourir ? « C’est un acte euthanasique », posé « parce qu’on n’ose pas faire l’euthanasie ».Mais alors, Vincent Lambert, qui est en état de conscience minimale et que son médecin veut mettre « en fin de vie » en cessant de l’alimenter, est menacé d’euthanasie, proclame ma voisine.
« Il est en état végétatif », rétorque Leonetti (ce qui n’est pas vrai). « La loi Leonetti oblige le médecin à annuler la souffrance », s’il consulte les proches et respecte le devoir d’interroger « sa collégialité », c’est l’équipe médicale qui peut décider de mettre fin à la « survie artificielle » de Vincent Lambert qui n’est pas en état d’exprimer sa propre volonté. A écouter Leonetti, ce serait même un devoir.
Pourtant il s’agit là d’un arrêt d’alimentation « à but terminal ». Alors ?
Alors – mais m’est avis que les braves auditeurs médecins, ou UMP, ou les deux, ne l’ont pas saisi – c’est qu’il y a des vies dont l’absence de qualité ne permet pas qu’elles se poursuivent, et cela est déjà inscrit dans la loi. Le débat sur l’euthanasie est derrière nous.
Article extrait du n° 7980 de Présent, du vendredi 15 novembre 2013
Libellés : euthanasie, euthanasie par omission, fin de vie, France, loi leonetti, Terri Schiavo, Vincent Lambert
13 novembre, 2013
Un témoignage effarant sur la déshydratation en “état végétatif”
| “Paralysée mais pas impotente” |
05 octobre, 2013
Vincent Lambert : l’arrêt de mort n’est pas levé
| Le Dr Kariger, conseiller général de la Marne |
Réunion tendue : on ne trahit pas de secret en révélant que les parents du jeune homme, qui s’y opposent, ont été froidement accueillis. Une nouvelle réunion est programmée pour le 16 novembre. L’objectif annoncé par le Dr Kariger est bien de respecter – cette fois ! – l’obligation de collégialité et d’information des proches de son patient, et même de rechercher un consensus. Mais il a bien souligné dans la presse qu’il prendra sa décision seul. La mort de Vincent sera-t-elle son macabre cadeau de Noël ? D’un autre côté, on imagine que les risques de poursuites pénales pour assassinat ou tentative d’assassinat sur personne vulnérable pourraient faire évoluer la situation.
L’affaire Vincent Lambert est marquée par une prise d’otage physique : le Dr Kariger refuse son transfert vers une unité de soins adapté à son état, qui est celui d’un tétraplégique en état de conscience minimale, alors qu’il est gardé dans le service de gérontologie-soins palliatifs du CHU de Reims. Pourtant, à 37 ans, il n’est ni vieux ni, surtout, en « fin de vie ». La nourriture solide qui lui est administrée par sonde, pour éviter un problème de « fausse route », le fait vivre comme n’importe lequel d’entre nous. Lui couper les vivres, c’est le condamner à mort.
La prise d’otage est aussi médiatique : le Dr Eric Kariger, au mépris de tout respect de la vie privée de « son » patient et de sa famille, se répand dans la presse pour justifier sa démarche. Non sans mensonges par omission et par action. Il laisse supposer que Vincent Lambert ne vit qu’au prix d’un acharnement thérapeutique, à telle enseigne que des personnes de bonne foi en sont persuadées. Il a déclaré avoir fait l’objet d’une plainte pour assassinat et d’une plainte devant le conseil de l’Ordre, toutes deux classées sans suite : il n’en est rien. Si poursuites il doit y avoir, elles restent à venir.
A la veille de la réunion du 27 septembre, le Dr Kariger expliquait à Marc-Olivier Fogiel sur RTL qu’il avait tenu compte notamment de « la souffrance familiale qu’il y avait autour » de Vincent pour se persuader que « cette alimentation et cette hydratation étaient devenues déraisonnables car elles n’avaient comme seule finalité que de prolonger la vie pour prolonger la vie ».
Voilà le point névralgique de cette affaire, du point de vue des pro-mort : il consiste à considérer qu’un être humain dont toutes les fonctions vitales sont en état de bon fonctionnement mais dont la qualité de vie est diminuée par un handicap physique consécutif à une grave lésion cérébrale serait en état de survie artificielle.
Pourtant Vincent ne survit pas « artificiellement ». C’est seulement le mode d’alimentation qui est en cause. L’alimentation et l’hydratation, dès lors qu’elles ne sont pas sans objet (sur un patient qui est en train de mourir) ou qu’elles n’augmentent pas inutilement la souffrance d’un malade, sont des soins ordinaires dus à chacun. Tout comme l’hygiène, les vêtements, le toit qu’il faut donner à Vincent parce qu’il ne peut plus se les assurer lui-même. Tiens, pourquoi ne pas attendre l’hiver et exposer Vincent dans la neige, au motif qu’il ne « veut » plus vivre ou plutôt au motif que sa qualité de vie est insuffisante ? Ce serait moralement équivalent. On lui a bien supprimé la kinésithérapie – au motif qu’elle coûte trop cher !
Le Dr Kariger a reconnu par ailleurs sur RTL qu’il parle aux patients comme Vincent, « même s’ils sont très pauci, pauci sensoriels (en fait : relationnels, ndlr), car il n’y a pas de retour objectivable de ce qu’ils entendent, de ce qu’ils comprennent, (…) jusqu’à preuve du contraire, on considère qu’il entend, on considère qu’il comprend, on considère qu’il peut intégrer tout ou partie de ce qu’on lui délivre ».
Pourtant son équipe a « objectivé » des manifestations d’inconfort de Vincent lors de certains soins pour en déduire une « suspicion » voire (quand Kariger parle aux médias) une « certitude » de son refus de vivre. Au Figaro, il a déclaré que Vincent « est capable d’un certain nombre de réponses réflexes mais n’a pas de capacité vraiment fiable à trouver un mode de communication ».
Voilà qui pose nombre de nouvelles questions – nous y reviendrons !
Cet article a paru dans Présent du mardi 1er octobre 2013.




