15 octobre, 2020

Mgr Schneider analyse “Fratelli Tutti” du pape François : une perspective naturaliste qui oublie la Rédemption


Mgr Athanasius Schneider a livré à Diane Montagna, qui a mené les entretiens rassemblés dans le récent livre
Christus Vincit, ses réflexions sur l’encyclique Fratelli Tutti, dont il met en évidence le naturalisme qui côtoie quelques expressions fortes, dépassant son « horizon naturaliste étroit ». Qu’il s’agisse des références trompeuses à saint François ou des emprunts au vocabulaire maçonnique, Mgr Schneider n’hésite pas à souligner les faiblesses d’un texte qui oublie la centralité du Christ et le véritable but de la vie humaine qui ne se résume pas au bien-être ici-bas.

Je vous propose ci-dessous ma traduction de cet entretien, parue en exclusivité sur le site anglophone The Remnant et validée par Mgr Schneider. – J.S.

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Diane Montagna : Excellence, quelle impressions générale vous a laissée la nouvelle encyclique du pape François, Fratelli Tutti ?

Mgr Schneider : Cette nouvelle encyclique donne l’impression générale d’être une instruction bavarde sur l’éthique de la coexistence pacifique fondée sur les mots clefs « fraternité » et  « amour », entendus dans une perspective fortement temporelle et hautement politique, afin de « faire renaître un désir universel d’humanité » (Fratelli Tutti, n° 8). Bien que l’encyclique ait recours à des passages clefs de l’Évangile, comme la parabole du Bon Samaritain (voir Luc 10, 25-37) et les paroles du Christ lors du Jugement dernier, où Il s’identifie avec les personnes dans le besoin comme « le plus petit d’entre les miens » (voir Mt 25, 40), elle en applique néanmoins le sens dans une perspective plus humaniste, propre au monde d’ici-bas. Dans l’ensemble, l’encyclique manque d’un horizon clairement surnaturel ; elle ne fait aucune référence à des mots tels « surnaturel », « Incarnation », « Rédempteur », « Pasteur », « évangélisation », « baptême », « filiation divine », « pardon divin des péchés », « salvifique », « éternité », « ciel », « immortel », « Royaume de Dieu » ou « du Christ ».

Tout en affirmant de façon louable que « le Christ a versé son sang pour tous et pour chacun, raison pour laquelle personne ne se trouve hors de son amour universel » (n° 85), l’encyclique réduit ensuite malheureusement le sens de la rédemption surnaturelle à la perspective nébuleuse et séculière d’une « communion universelle ». On peut y lire ceci : « C’est de là que surgit “pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière comme vocation de tous” » (n° 277). Mais la primauté doit être donnée, dans toutes les relations humaines, à la rencontre avec Jésus Christ, Dieu et Homme, et avec la Sainte Trinité, par la grâce sanctifiante et par le don de la vertu surnaturelle de l’amour. Le pape François déclare à juste titre dans Fratelli Tutti, n° 85 : « Si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. » Ailleurs, il affirme : « D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ » (n° 277). Cependant, la dignité humaine et la fraternité parfaites pour tous les êtres humains ne peuvent avoir qu’une seule source, et c’est Jésus-Christ, car c’est uniquement à travers le Fils de Dieu incarné que la dignité humaine a été restaurée de façon encore plus admirable qu’elle ne l’était au moment de sa création (Ordo Missae, Prière de l’Offertoire). Il aurait été très utile que Fratelli Tutti souligne la nécessité pour tous les hommes de croire en Jésus-Christ, Dieu et Homme, afin de trouver la source indispensable d’une véritable fraternité, ainsi que la clef pour résoudre les problèmes des sociétés temporelles.

Le pape François ouvre la nouvelle encyclique en notant que son titre, Fratelli Tutti, est tiré des Admonitions adressées par saint François à ses frères. Vous avez affirmé dans votre livre Christus Vincit que saint François vous a inspiré à suivre le Christ dans la vie religieuse. Selon vous, l’utilisation de ces textes par le pape François est-elle fidèle à ce que saint François voulait dire ?

Le pape François utilise ici l’expression Fratelli Tutti (« tous frères ») d’une manière qui est clairement différente de celle de St François. Pour saint François, « tous les frères » sont ceux qui suivent et imitent le Christ, c’est-à-dire tous les chrétiens, et certainement pas l’ensemble des hommes, et encore moins les adeptes de religions non chrétiennes. Nous pouvons le constater en examinant le contexte plus complet duquel ces mots sont tirés :

« Considérons, frères, le bon Pasteur : pour sauver ses brebis, il a souffert la Passion et la Croix. A sa suite, les brebis du Seigneur ont marché à travers les souffrances, les persécutions, les humiliations, la faim, les maladies, les tentations, et toutes sortes d’épreuves. En retour, elles ont reçu du Seigneur la vie éternelle. Nous devrions avoir honte, nous, les serviteurs de Dieu. Car les saints ont agi ; nous, nous racontons ce qu’ils ont fait, dans le but d’en retirer pour nous honneur et gloire » (Admonitions, 6).

En effet, saint François « n’avait pas pour habitude de caresser les vices des grands, mais il y portait le fer ; ni de traiter avec ménagements la vie des pécheurs, mais leur assénait de sévères admonestations ; il s’en prenait aux grands et aux petits avec la même vigueur » (Legenda Major, 12, 8) Le pape François présente saint François comme s’il avait été un défenseur de la diversité des religions. La visite de saint François au sultan Malik-el-Kamil en Égypte n’avait cependant pas pour but de montrer « son cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion » (Fratelli Tutti, n° 3). Son but précis était au contraire de prêcher au sultan l’Évangile de Jésus-Christ. Il est regrettable que le pape François, dans Fratelli Tutti, réduise saint François à un homme « désireux d’étreindre tous les hommes » et à un exemple de « “soumission” humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi » (n° 3). Saint Bonaventure atteste dans la Legenda Major que saint François a explicitement prêché l’Évangile au sultan, l’invitant, lui et tout son peuple, à se convertir au Christ, en écrivant : « Il prêcha au sultan Dieu Trinité et Jésus sauveur du monde, avec une telle vigueur de pensée, une telle force d’âme et une telle ferveur d’esprit… » (Legenda Major, 9, 8). En outre, en même temps que saint François prêchait l’Évangile au sultan, il envoya cinq frères prêcher l’Évangile aux musulmans d’Espagne et du Maroc. Lorsque saint François reçut la nouvelle de leur martyre, il se mit à crier : « Maintenant je puis dire que j'ai vraiment cinq frères ! » (Analecta Franciscana, III, 596).

Toute la tradition catholique a toujours présenté saint François comme un saint apostolique et véritablement missionnaire. Le pape Pie XI écrivait : « Saint François était “l’homme catholique et tout apostolique”. Sans cesser de travailler, avec un succès merveilleux, à l’amendement des chrétiens, il s’occupait de ramener les infidèles à la foi et aux commandements du Christ ; il voulut de même que ses religieux s'y appliquassent de toutes leurs forces » (Encyclique Rite Expiatis, 37).

Selon vous, quels sont les points forts ou les éléments positifs de cette nouvelle encyclique ?

L’un des passages les plus lumineux et théologiquement fondés de Fratelli Tutti est cette affirmation du Pape François : « Si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. » (n° 85). Cette affirmation est une véritable lumière au milieu de l’horizon naturaliste étroit, du relativisme religieux et du manque de perspective surnaturelle de cette encyclique. Un autre élément important est le rejet par le pape François de toute tentative de construire une société contre le plan de Dieu. Il écrit : « la construction d’une tour (la Tour de Babel)… une tentative malavisée, née de l’orgueil et de l’ambition, de créer une unité différente de celle voulue par Dieu dans son plan providentiel pour les nations (cf. Gn 11, 1-9) » (n° 144). Tout aussi significatives sont les déclarations suivantes, qui reflètent l’enseignement du pape Benoît XVI : « Sans la vérité, l’émotivité est privée de contenus relationnels et sociaux » (n° 184) ; « La charité a besoin de la lumière de la vérité que nous cherchons constamment et “cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi” (Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate), sans relativisme » (n° 185). Le pape François rappelle également l’importance de vérités objectives toujours valables, fondées sur la nature humaine selon le dessein de Dieu sur la création, en affirmant qu’il existe « vérités élémentaires qui doivent ou devraient être toujours soutenues, (…) elles transcendent nos contextes et (…) ne sont jamais négociables, (…) en elles-mêmes, elles sont considérées comme stables en raison de leur sens intrinsèque » (n° 211), et que « par conséquent, il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective » (n° 212).

En outre, Fratelli Tutti met en garde contre un faux universalisme et le virus d’un individualisme radical (voir n° 100). À ce propos, le pape François écrit : « Il existe un modèle de globalisation qui “soigneusement vise une uniformité unidimensionnelle et tente d’éliminer toutes les différences et toutes les traditions dans une recherche superficielle d’unité. […] Si une globalisation prétend [tout] aplanir […], comme s’il s’agissait d’une sphère, cette globalisation détruit la richesse ainsi que la particularité de chaque personne et de chaque peuple » (n° 100). Les déclarations suivantes de Fratelli Tutti visent également à protéger le droit des nations à leur propre identité et à leurs traditions : « Il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels » (n° 143) ; « Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent (…) que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture » (n° 143) ; et « le bien de l’univers exige également que chacun protège et aime sa propre terre » (n° 143). Fratelli Tutti parle également à juste titre du « sens positif du droit de propriété » (n° 143).

Le pape François élève la voix contre une société inhumaine, qui n’accepte que les forts et les sains et méprise et élimine ceux qui sont malades et faibles. Il écrit : « Tout être humain a le droit de vivre dans la dignité et de se développer pleinement, et ce droit fondamental ne peut être nié par aucun pays. Il possède ce droit même s’il n’est pas très efficace, même s’il est né ou a grandi avec des limites. Car cela ne porte pas atteinte à son immense dignité de personne humaine qui ne repose pas sur les circonstances mais sur la valeur de son être. Lorsque ce principe élémentaire n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité » (n° 107). Il faut également saluer ces affirmations importantes du Pape François dans Fratelli Tutti : « Il faut reconnaître que “parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants” » (n° 275) ; et : « Le bien et le mal en soi n’existent pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages. Ce glissement de la raison morale a pour conséquence que le droit ne peut pas se référer à une conception essentielle de la justice mais qu’il devient le reflet des idées dominantes. Nous entrons là dans une dégradation : avancer “en nivelant par le bas” au moyen d’un consensus superficiel et négocié. Ainsi triomphe en définitive la logique de la force »
(n° 210).

Le pape François a présenté Fratelli Tutti comme une réflexion sur le document d’Abou Dhabi, qu’il a signé avec le Grand Imam el-Tayeb en février 2019. Vous avez ouvertement exprimé votre inquiétude à propos de ce document, en particulier sa déclaration selon laquelle la « diversité des religions » est « une sage volonté divine ». Cette nouvelle encyclique a-t-elle apaisé ou aggravé ces inquiétudes ?

Fratelli Tutti consacre un chapitre entier au thème « Les religions au service de la fraternité dans le monde » (ch. 8). Le titre révèle déjà en lui-même une certaine forme de relativisme religieux. Les religions sont considérées ici comme un moyen qui permet la fraternité naturelle. On est donc amené à entendre la religion comme un moyen de promouvoir le naturalisme. Cela est contraire à l’essence du christianisme, qui est la seule et unique religion véritablement surnaturelle. La foi chrétienne ne peut être mise sur le même plan que les autres religions sans discernement ; ce serait trahir l’Évangile. L’affirmation selon laquelle « À la faveur de notre expérience de foi… nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés » (n° 274) favorise le relativisme religieux, puisque le concept de « Dieu » est assurément différent selon les différentes religions. Il existe également des religions dans lesquelles on rend un culte aux mauvais esprits. On ne peut pas mettre le concept de Dieu dans la religion chrétienne au même niveau qu’une religion qui pratique l’idolâtrie. L’Écriture Sainte dit que « tous les dieux des nations sont des démons » (Psaume 96:5), et saint Paul enseigne que « ce que les païens (gentils) immolent, ils l'immolent aux démons, et non à Dieu » (1 Cor 10:20). Selon la Révélation divine et l’enseignement constant de l’Église, le concept de « foi » signifie ceci :

« Puisque l’homme dépend tout entier de Dieu comme de son Créateur et Seigneur, puisque la raison créée est absolument sujette de la vérité incréée, nous sommes tenus de rendre par la foi à Dieu révélateur l’hommage complet de notre intelligence et de notre volonté. Or, cette foi, qui est le commencement du salut de l’homme, l’Église catholique professe que c’est une vertu surnaturelle, par laquelle, avec l’aide de la grâce de Dieu aspirante, nous croyons vraies les choses révélées… Mais, parce qu’il est impossible sans la foi de plaire à Dieu et d’être compté au nombre de ses enfants, personne ne se trouve justifié sans elle » (Concile Vatican I, Dei Filius, ch. 3).

Par conséquent, les adeptes des religions non chrétiennes n’ont pas le don de la vertu surnaturelle de la foi et ne peuvent donc pas être appelés « croyants » au sens propre du terme. Les non-chrétiens n’acceptent pas la Révélation Divine donnée par Jésus-Christ. Par conséquent, leur connaissance de Dieu et leur pratique religieuse ne sont qu’une expression de la lumière de la raison naturelle, et non de la foi. Le Magistère infaillible de l’Église l’enseigne cela, en déclarant :

« Dans son enseignement qui n’a pas varié l’Église catholique a tenu et tient aussi qu’il existe deux ordres de connaissances, distincts non seulement par leur principe, mais encore par leur objet : par leur principe, attendu que dans l’un nous connaissons par la raison naturelle, dans l’autre par la foi divine ; par leur objet, parce qu’en dehors des choses auxquelles la raison naturelle peut atteindre, il y a des mystères cachés en Dieu, proposés à notre croyance, que nous ne pouvons connaître que par la révélation divine… Si quelqu’un dit que la révélation divine ne peut devenir croyable par des signes extérieurs, et que, par conséquent, les hommes ne peuvent être amenés à la foi que par la seule expérience intérieure de chacun d’eux, ou par l’inspiration privée ; qu’il soit anathème » (ibid., ch. 4 et can. 3 de fide).

Les chrétiens ne sont pas simplement des « compagnons de route » des adeptes de fausses religions – religions que Dieu interdit (Fratelli Tutti, n° 274). A cet égard, on peut rappeler cette affirmation théologiquement précise de Paul VI : « Notre religion instaure effectivement avec Dieu un rapport authentique et vivant que les autres religions ne réussissent pas à établir, bien qu’elles tiennent pour ainsi dire leurs bras tendus vers le ciel » (Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, n° 53).

Plusieurs expressions de Fratelli Tutti traduisent sensiblement le même relativisme religieux que celui qui est énoncé dans le document d’Abou Dhabi, qui affirme que « la pluralité et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Fratelli Tutti n’a pas corrigé Abou Dhabi, mais l’a au contraire consolidé. La vérité que Notre Seigneur a révélée, et que son Église a constamment et immuablement proclamée, reste à jamais valable : « Le plus grand de tous les devoirs est d'embrasser d'esprit et de coeur la religion, non pas celle que chacun préfère, mais celle que Dieu a prescrite et que des preuves certaines et indubitables établissent comme la seule vraie entre toutes » (Pape Léon XIII, Encyclique Immortale Dei, 4).

L’enseignement infaillible de l’Église dans la Constitution dogmatique Dei Filius du Concile Vatican I rejette l’enseignement faillible sur la « diversité des religions » exprimé dans le Document d’Abu Dhabi et dans Fratelli Tutti : « La condition de ceux qui ont adhéré à la vérité catholique par le don divin de la foi n’est nullement la même que celle de ceux qui, conduits par les opinions humaines, suivent une fausse religion » (ch. 3) ; et « Si quelqu’un dit que les fidèles et ceux qui ne sont pas encore parvenus à la foi uniquement vraie sont dans une même situation (…) qu’il soit anathème. » (ibid, can. 6 de fide).

Nous connaissons deux sortes de fraternité : celle du sang, en Adam et Eve, et celle de la grâce, en Jésus-Christ, par l’intermédiaire de l’Église et des sacrements. Quelle « nouvelle vision » (n° 6) de la fraternité le pape François propose-t-il dans cette encyclique ? Et en tant qu’évêque et successeur des Apôtres, pouvez-vous encourager les fidèles à aspirer à la vision de la fraternité que le pape François propose dans cette encyclique ?

La vraie fraternité, qui plaît à Dieu, est la fraternité dans et par le Christ, le Fils de Dieu incarné. Le cardinal Ratzinger (Benoît XVI) a bien délimité le concept chrétien de fraternité, quand il a dit : « “Vous n’avez qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères” (Mt 23, 8). Avec cette parole du Seigneur, la relation entre les chrétiens est déterminée comme une relation de frères et sœurs, comme une nouvelle fraternité de l’esprit, opposée à la fraternité naturelle, qui découle de la relation de sang » (Die Christliche Brüderlichkeit, München 1960, 13). Il est indispensable de reconnaître la différence entre une fraternité fondée sur la nature, c’est-à-dire le lien du sang, et une fraternité fondée sur l’élection et la Révélation divines : « Si Dieu est le Père des peuples du monde uniquement par la création, il est en outre le Père d’Israël par élection » (ibid., 20).

Dès le commencement, les chrétiens connaissaient la différence essentielle entre la simple fraternité naturelle et la fraternité par le baptême. Saint Jean Chrysostome a dit : « Car qu’est-ce qui fait la fraternité ? C’est le bain de la régénération, en vous donnant droit de donner à Dieu le nom de Père. » (Homélie 25 sur les Hébreux, 7). Dans le même ordre d’idées, saint Augustin écrit : « Ils ne cesseront d’être nos frères qu’en cessant de dire à Dieu: “Notre Père.” (…) (Quant aux) païens, nous ne les appelons pas nos frères selon l’Écriture et dans le langage de l’Eglise » (En. In Ps. 32, 2, 29).

Tout catholique et tous les pasteurs de l’Église, à commencer par le Pape, devraient brûler de zèle et d’amour pour tous ceux qui, par malheur, ne sont que nos frères selon la chair et le sang, afin qu’ils puissent naître de Dieu dans la filiation surnaturelle dans le Christ, et devenir vraiment frères dans le Christ. Si les responsables de l’Église de nos jours se contentent de la fraternité de chair et de sang, des « fratelli tutti » en chair et en os, ils négligent le commandement de Dieu dans l’Évangile, à savoir le commandement de faire des membres de toutes les nations et religions les disciples du Christ, des fils dans le Fils unique de Dieu, des frères dans le Christ, en les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et en leur apprenant à observer tout ce que le Christ a ordonné (voir Mt 25, 19-20). Pour une âme chrétienne un tel zèle est l’expression la plus profonde de l’amour du prochain : l’aimer comme on s’aime soi-même. Si votre filiation divine dans le Christ représente pour vous le plus grand don de Dieu que l’on puisse imagine – et il l’est, véritablement – alors il vous manque l’amour et la charité véritables pour votre prochain si vous ne brûlez pas du désir de lui communiquer ce don, bien sûr avec délicatesse et respect. Ne pas connaître le Christ, ne pas avoir le don divin de la foi catholique surnaturelle, et ne pas être baptisé, signifie que l’on n’est pas vraiment illuminé, que l’on ne possède pas la vraie vie de l’âme. Cela signifie rester dans les ténèbres et l’ombre de la mort, comme le dit l’Évangile (voir Lc 1, 79 ; Mt 4, 16 ; Jn 9, 1-41).

Dans l’Église ancienne, le baptême était appelé à juste titre « illumination » (photismós) et régénération (anagénèse). Saint Augustin souligne la différence essentielle entre la vie mortelle donnée par la chair et le sang et la vie éternelle donnée par le baptême : « Nous avons trouvé d’autres parents, Dieu notre Père et l’Église notre Mère, par lesquels nous sommes nés à la vie éternelle. Considérons donc de qui nous avons commencé à être les enfants » (Sermo 57 ad competentes, 2). Qu’elle est étroite, purement terrestre et appauvrie, la perspective temporelle que révèle cette déclaration de Fratelli Tutti : « Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. » (n° 8). Une fraternité de sang, une fraternité limitée à l’ici et maintenant périssable, une fraternité limitée à la coexistence pacifique dans la bonté, implique une extraordinaire pauvreté spirituelle, une vie déficiente, un bonheur déficient, car dans une telle perspective manque la chose la plus importante dans le monde entier et dans toute l’histoire humaine, à savoir le Christ, le Dieu incarné, le Fils unique et éternel de Dieu, le frère, l’ami et l’époux de l’âme de tous ceux qui renaissent en Dieu.

Qu’il est urgent que le Vicaire du Christ proclame aujourd’hui de nouveau au monde entier les paroles de son prédécesseur, Jean-Paul II : « Vous tous qui avez déjà la chance inestimable de croire, vous tous qui encore cherchez Dieu, et vous aussi qui êtes tourmentés par le doute, veuillez accueillir encore une fois, aujourd’hui et en ce lieu sacré, les paroles prononcées par Simon Pierre. Ces paroles contiennent la foi de l’Église. Elles contiennent la vérité nouvelle bien plus, la vérité ultime et définitive sur l’homme : le fils du Dieu vivant. “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !” » (Homélie pour l’inauguration de son pontificat, 22 octobre 1978). Comme ce serait courageux, comme ce serait apostolique, comme ce serait magnifique, si ces paroles avaient résonné aussi dans Fratelli Tutti !  

Vous avez souvent affirmé que l’Église d’aujourd’hui manque d’une perspective surnaturelle. Comment cette nouvelle encyclique remédie-t-elle à ce problème, ou au contraire l’aggrave-t-elle ?

L’encyclique Fratelli Tutti exacerbe malheureusement la crise qui dure depuis des décennies, à savoir l’affaiblissement de la perspective surnaturelle dans la vie de l’Église, avec pour conséquence l’embrassement excessif des réalités temporelles, et la tendance encore pire plus grave qui consiste à interpréter jusqu’aux réalités spirituelles et théologiques de manière naturaliste et rationaliste. Cela revient à diluer l’Évangile, c’est-à-dire les vérités révélées, dans un humanisme naturaliste : en enfermant sa perspective sur la vie de l’Église dans l’horizon étroit des réalités de ce monde. Cela signifie transformer le véritable Évangile, qui est l’Évangile de la vie éternelle, en un nouvel Évangile falsifié de la vie temporelle et corporelle.

La tendance actuelle au naturalisme, et l’absence du surnaturel dans la vie de l’Église, correspond à ce que disait Saint Paul : « Si c’est pour cette vie seulement que nous espérons dans le Christ, nous sommes les plus misérables  de tous les hommes » (1 Cor. 15, 19). Pour ce qui est de son contenu et de son horizon intellectuel, l’encyclique Fratelli Tutti peut être résumée en ces termes : « Notre citoyenneté est sur la terre. » La nouvelle encyclique aggrave le naturalisme qui règne dans l’Église aujourd’hui : on peut le décrire comme un manque d’amour pour la Croix du Christ, pour la prière, un manque de conscience de la gravité du péché et de la nécessité de la réparation.  Dans une certaine mesure, Fratelli Tutti est en contradiction avec ce que saint Paul a écrit au début de l’Église : « Quant à nous, notre vie est dans le ciel, d’où nous attendons comme sauveur Notre Seigneur Jésus-Christ » (Ph 3, 20). Elles sont mémorables, les paroles de la première encyclique sociale du Magistère, Rerum Novarum, par lesquelles Léon XIII enseigne que l’Église doit toujours considérer les réalités même temporelles dans une perspective surnaturelle. Il écrit :

« Nul ne saurait avoir une intelligence vraie de la vie mortelle, ni l’estimer à sa juste valeur, s’il ne s'élève jusqu'à la considération de cette autre vie qui est immortelle. Celle-ci supprimée, toute espèce et toute vraie notion de bien disparaît. Bien plus, l’univers entier devient un impénétrable mystère. Quand nous aurons quitté cette vie, alors seulement nous commencerons à vivre. Cette vérité qui nous est enseignée par la nature elle-même est un dogme chrétien. Sur lui repose, comme sur son premier fondement, tout l’ensemble de la religion. Non, Dieu ne nous a point faits pour ces choses fragiles et caduques, mais pour les choses célestes et éternelles. Il nous a donné cette terre, non point comme une demeure fixe, mais comme un lieu d’exil.

« Que vous abondiez en richesses et en tout ce qui est réputé biens de la fortune, ou que vous en soyez privé, cela n’importe nullement à l’éternelle béatitude. Ce qui importe, c’est l’usage que vous en faites. Malgré la plénitude de la rédemption qu’il nous apporte, Jésus-Christ n’a point supprimé les afflictions qui forment presque toute la trame de la vie mortelle ; il en a fait des stimulants de la vertu et des sources de mérite, en sorte qu’il n’est point d'homme qui puisse prétendre aux récompenses s’il ne marche sur les traces sanglantes de Jésus-Christ » (n° 21).

Liberté. Fraternité. Égalité. Ces trois thèmes traversent Fratelli Tutti. Les catholiques doivent-ils s’inquiéter du fait qu’un pape ait repris la devise de la Révolution française dans sa dernière encyclique ?

En soi, les trois concepts « Liberté, Fraternité, Égalité » ont une signification chrétienne ; ils ont été détournés par la Révolution française maçonnique. En ce qui concerne le concept de « liberté », les Saintes Écritures enseignent que la vraie liberté est la libération du plus grand esclavage, c’est-à-dire l’esclavage du diable et du péché et l’ignorance des vérités divines : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32) ; « Si donc le fils vous met en liberté, vous serez vraiment libres » (Jn 8, 36). La liberté que donne Jésus-Christ est un don de son œuvre rédemptrice : « En effet, la créature aussi sera elle-même délivrée de cet asservissement à la corruption, pour participer à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. » (Rm 8, 21). La liberté que Dieu donne est un don surnaturel du Saint-Esprit, l’Esprit de Vérité : « Or le Seigneur est l'Esprit, et où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. » (2 Cor 3, 17). La vraie fraternité n’est pas la fraternité de ceux qui sont nés du sang, de la chair et de la volonté du vieil Adam, mais plutôt la fraternité de ceux qui sont nés de Dieu (voir Jn 1, 13) et qui sont frères dans le Christ, le nouvel Adam (voir Rm 5, 14). « Ceux qu’il a connus par sa prescience, il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils, afin qu’il fût lui-même le premier-né entre des frères nombreux » (Rm 8, 29). 

Le concept chrétien de la véritable « égalité » signifie que tous les pécheurs ont également besoin d’être sauvés dans le Christ : « Il n’y a pas de distinction, parce que tous ont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu » (Rm 3, 22-23). Tous les baptisés ont la même dignité objective en tant que fils adoptifs de Dieu : « Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Gentil ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Gal 3, 26,28). Car « vous avez dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, et revêtu l’homme nouveau, qui se renouvelle sans cesse selon la science parfaite à l’image de celui qui l’a créé. Dans ce renouvellement il n’y a plus ni Grec ou Juif, ni circoncis ou incirconcis, ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre ; mais le Christ est tout en tous » (Col 3, 9-11). Tous les hommes se tiendront de même égaux devant le jugement de Dieu, car « nulle créature n'est invisible en sa présence ; mais tout est à nu et à découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre compte » (Hébreux 4:13). « Chacun sera récompensé par le Seigneur du  bien qu’il aura fait, qu’il soit esclave, ou qu’il soit libre. Votre Maître ne fait pas acception des personnes » (Eph 6:8.9).

Le sens altéré du concept de liberté et d’égalité introduit par l’Assemblée nationale de la Révolution française a été immédiatement condamné par le pape Pie VI. En le condamnant, le magistère de l’Église a simultanément exprimé le vrai sens de la liberté et de l’égalité. Pie VI l’affirmait ainsi :

« L’Assemblée nationale établit, comme un droit de l’homme en société, cette liberté absolue, qui non-seulement assure le droit de n’être point inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de penser, de dire, d’écrire et même de faire imprimer impunément en matière de religion tout ce que peut suggérer l’imagination la plus déréglée : droit monstrueux, qui paraît cependant à l’Assemblée résulter de l’égalité et de la liberté naturelles à tous les hommes. Mais que pouvait-il y avoir de plus insensé, que d’établir parmi les hommes cette égalité et cette liberté effrénée qui étouffe complètement la raison, le don le plus précieux que la nature ait fait à l’homme, et le seul qui le distingue des animaux. Dieu, après avoir créé l’homme, après l’avoir établi dans un lieu de délices, ne le menaça-t-il pas de la mort s’il mangeait du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal ? Et par cette première défense ne mit-il pas des bornes à sa liberté ? Lorsque dans la suite sa désobéissance l’eut rendu coupable, ne lui imposa-t-il pas de nouvelles obligations par l’organe de Moïse ? et quoiqu’il eût laissé à son libre arbitre le pouvoir de se déterminer pour le bien ou pour le mal, ne l’environna-t-il pas “de préceptes et de commandements, qui pouvaient le sauver s’il voulait les accomplir ?” Où est donc cette liberté de penser et d’agir que l’Assemblée nationale accorde à l’homme social comme un droit imprescriptible de la nature ? Ce droit chimérique n’est-il pas contraire aux droits du Créateur suprême, à qui nous devons l’existence et tout ce que nous possédons ? Peut-on d’ailleurs ignorer que l’homme n’a pas été créé pour lui seul, mais pour être utile à ses semblables ? » (Bref Quod Aliquantum, 10 mars 1791).

Dans sa monumentale encyclique sur la franc-maçonnerie, Humanum Genus, Léon XIII a expliqué la véritable signification chrétienne de « liberté, fraternité et égalité », telle qu’elle est réalisée dans le Tiers Ordre de Saint François, rejetant ainsi explicitement la signification déformée par la franc-maçonnerie. Léon XIII écrit :

« Nous profitons à dessein de la nouvelle occasion qui Nous est offerte d'insister sur la recommandation déjà faite par Nous en faveur du tiers ordre de saint François. (…) Un grand nombre de fruits peuvent en être attendus et le principal est de conduire les âmes à la liberté, à la fraternité, à l’égalité juridique, non selon l’absurde façon dont les francs-maçons entendent ces choses, mais telles que Jésus Christ a voulu enrichir le genre humain et que saint François les a mises en pratique. Nous parlons donc ici de la liberté des enfants de Dieu au nom de laquelle Nous refusons d’obéir à des maîtres iniques qui s'appellent Satan et les mauvaises passions. Nous parlons de la fraternité qui nous rattache à Dieu comme au Créateur et Père de tous les hommes. Nous parlons de l’égalité qui, établie sur les fondements de la justice et de la charité, ne rêve pas de supprimer toute distinction entre les hommes, mais excelle à faire, de la variété des conditions et des devoirs de la vie, une harmonie admirable et une sorte de merveilleux concert dont profitent naturellement les intérêts et la dignité de la vie civile » (n° 34).

Il est regrettable que le Pape François ait utilisé cette devise idéologique centrale de la franc-maçonnerie même comme un simple sous-titre dans un chapitre des Fratelli Tutti (voir nn.103-105), sans présenter la clarification et la distinction nécessaires pour éviter tout malentendu et toute instrumentalisation.

Vous avez abondamment parlé de la façon dont les papes, y compris le pape François (Discours aux jeunes à Turin, 15 juin 2015), ont condamné la franc-maçonnerie au cours des siècles. Voyez-vous des similitudes ou des recoupements entre l’idée franc-maçonne de la fraternité et celle proposée dans cette nouvelle encyclique ?

Dans un communiqué destiné aux médias, la Grande Loge d’Espagne a exprimé sa satisfaction quant à la dernière encyclique du Pape François, Fratelli Tutti, déclarant que le Pape a adopté le concept franc-maçon de fraternité et a éloigné l’Église catholique de ses anciennes positions. Voici ce qu’affirme ce communiqué :

« Il y a 300 ans naissait la franc-maçonnerie moderne. Le grand principe de cette école initiatique n’a pas changé en trois siècles : la construction d’une fraternité universelle où les êtres humains s’appellent frères au-delà de leurs croyances spécifiques, de leurs idéologies, de la couleur de leur peau, de leur extraction sociale, de leur langue, de leur culture ou de leur nationalité. Ce rêve fraternel s’est heurté au fondamentalisme religieux qui, dans le cas de l’Église catholique, a conduit à des textes sévères au XIXe siècle condamnant la tolérance de la franc-maçonnerie. La dernière encyclique du pape François montre à quel point l’Eglise catholique actuelle est éloignée de ses anciennes positions. Dans Fratelli Tutti, le pape embrasse la Fraternité universelle, le grand principe de la franc-maçonnerie moderne. »

Les similitudes et les recoupements entre l’idée maçonnique de la fraternité et celle proposée dans Fratelli Tutti sont frappants. En substance, le pape François présente une fraternité simplement terrestre et temporelle de chair et de sang sur le plan naturel. Il s’agit en fin de compte d’une fraternité fondée et née du premier Adam, et non du Christ, le nouvel Adam. Cette perspective est formulée dans les déclarations suivantes de Fratelli Tutti : « Je forme le vœu que (…) nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité » (n° 8) ; et « le nombre toujours croissant d’interconnexions et de communications qui enveloppent notre planète rend plus palpable la conscience (…) du partage d’un destin commun entre les nations de la terre. Dans les dynamismes de l’histoire, de même que dans la diversité des ethnies, des sociétés et des cultures, nous voyons ainsi semée la vocation à former une communauté composée de frères qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres » (n° 96).

Une fraternité universelle et simplement naturaliste, fondée sur les liens du sang et de la nature, est au cœur de la théorie et de la pratique de la franc-maçonnerie. Un célèbre franc-maçon français, le marquis de La Tierce, écrivait dans son introduction à la traduction des premières Constitutions des francs-maçons d’Anderson, que la fraternité universelle signifie « une religion universelle, sur laquelle tous les hommes sont d’accord. Elle consiste à être bons, sincères, modestes et gens d’honneur, par quelque dénomination ou croyance particulière qu’on puisse être distingué » (voir Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine 1997/44-2, 197). Selon La Tierce, le but de la franc-maçonnerie consiste à permettre aux individus de toutes les nations d’entrer dans une seule fraternité (voir Histoire de Franc-maçons contenant les obligations et statuts de la très vénérable confraternité de la Maçonnerie, 1847, I, 159). Le même auteur l’a écrit de façon très explicite : « C’est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes prises dans la nature de l’homme, que notre société fut d’abord établie » (voir ibid., 158).

Le pape Léon XIII a désigné précisément le naturalisme en tant que caractéristique centrale de la franc-maçonnerie, puisqu’elle poursuit comme but de « substituer » à la « discipline religieuse et sociale qui est née des institutions chrétiennes », « une nouvelle (discipline) façonnée à leurs idées et dont les principes fondamentaux et les lois sont empruntées au naturalisme » (Encyclique Humanum Genus, 10). Tel est le principal dogme de la franc-maçonnerie : « Il n’y a qu’une seule religion, une vraie, une naturelle, la religion de l’humanité » (voir Henri Delassus, La Conjuration Antichrétienne, Lille 1910, tome 3, p. 816). Du point de vue religieux et spirituel, le naturalisme est l’une des plus grandes tentations et tromperies par lesquelles Satan éloigne les hommes du royaume du Christ, du royaume de la grâce et de la vie surnaturelle. Sans la proclamation des droits de Dieu, les droits du Christ-Roi sur tous les hommes et toutes les nations, les droits des hommes, le bien-être social, la justice et la paix manqueront d’une garantie solide. Léon XIII a affirmé à juste titre :

« Assez longtemps la foule a entendu parler de ce qu’on appelle les droits de l’homme ; qu’elle entende parler quelquefois des droits de Dieu. (…) Qu’Il abaisse un regard propice sur ce siècle, qui, certes, a beaucoup péché, mais qui aussi a beaucoup expié par les épreuves qu’il a endurées ; que sa bienveillance embrasse les hommes de tout pays et de toute race, et qu’Il se souvienne de sa parole : Quand J’aurai été élevé de terre, J’attirerai tout à Moi (Jn 12, 32) » (Encyclique Tametsi Futura Prospicientibus, 13).

Fratelli Tutti propose une critique de la politique, tant du libéralisme que du populisme, et inclut de nombreux tropes anti-Trump. Pensez-vous qu’il s’agit d’un document politique qui a été programmé pour sortir en vue de l’élections présidentielle américaines de novembre ?

Je pense que le Pape François ferait bien de suivre l’exemple des Apôtres et la grande tradition de l’Eglise en ne proposant pas de modèles politiques et économiques concrets et transitoires. Le pape Jean-Paul II a dit à juste titre : « L’Église ne propose pas des systèmes ou des programmes économiques et politiques », et « l’Église apporte sa première contribution à la solution du problème urgent du développement quand elle proclame la vérité sur le Christ, sur elle-même et sur l'homme » (Encyclique Sollicitudo Rei Socialis, 41). Le pape Léon XIII a enseigné que « les catholiques, comme tout citoyen, sont libres de préférer une forme de gouvernement à une autre » (voir l’encyclique Immortale Dei). On retrouve le même enseignement dans les documents du Concile Vatican II : « L’Église, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique » (Gaudium et Spes, 76).

Excellence, souhaitez-vous ajouter une dernière réflexion ?

Vu dans son ensemble, Fratelli Tutti donne la triste impression qu’au prix d’une aspiration universelle à la fraternité pour la paix mondiale et le vivre ensemble (considérée comme bonne et sincère), la proclamation du caractère unique de Jésus-Christ comme seul Sauveur et Roi de toute l’humanité et de toutes les nations a été sacrifiée. Comme il aurait été nécessaire et bénéfique, pour l’ensemble de l’humanité, que le pape François proclame dans cette encyclique sociale qui est la sienne, ainsi que tous les Apôtres, les Pères de l’Église et les Papes l’ont fait, aux hommes de toutes nations et religions cette vérité : « Le plus grand bénéfice et le plus grand bonheur est d’accepter Jésus-Christ, Dieu et homme, le seul Sauveur et de croire en Lui. » Une nouvelle encyclique sociale devrait aujourd’hui également faire écho à ces paroles de la première encyclique sociale de l’Église, Rerum Novarum :

« Ainsi, il n’est pas douteux que la société civile des hommes ait été  foncièrement renouvelée par les institutions chrétiennes ; qu’enfin c’est Jésus-Christ qui a été le principe de ces bienfaits et qui en doit être la fin ; car de même que tout est parti de lui, ainsi tout doit lui être rapporté. Quand donc l’Evangile eut rayonné dans le monde, quand les peuples eurent appris le grand mystère de l'Incarnation du Verbe et de la Rédemption des hommes, la vie de Jésus-Christ, Dieu et homme, envahit les sociétés et les imprégna tout entières de sa foi, de ses maximes et de ses lois. C'est pourquoi, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme » (n° 27).  

Cet enseignement fait écho à l’ensemble de la tradition catholique, qui remonte à saint Augustin, qui, déjà, écrivait :

« Que ceux qui disent que la doctrine du Christ est incompatible avec le bien de l’État, nous donnent une armée composée de soldats tels que la doctrine du Christ exige qu’ils soient ; qu’ils nous donnent de tels sujets, de tels maris et femmes, de tels parents et enfants, de tels maîtres et serviteurs, de tels rois, de tels juges – in fine, même de tels contribuables et collecteurs d’impôts, comme la religion chrétienne l’a enseigné aux hommes, et qu’ils osent ensuite dire qu’elle est contraire au bien de l’État ; qu’au contraire ils n’hésitent plus à confesser que cette doctrine, si elle était suivie, serait le salut de la chose publique » (Ep. 138 ad Marcellinum, 2, 15).

L’encyclique Fratelli Tutti représente une solution d’urgence purement humaine, et limite l’humanité à l’horizon d’une aspiration universelle à une fraternité naturaliste. Une telle solution n’aura pas d’effets de guérison durables, car elle n’est pas fondée sur la proclamation explicite de Jésus-Christ comme le Dieu incarné et l’unique voie de salut. L’Église, même dans son enseignement social, doit construire la Maison de Dieu, qui est le Royaume de Jésus-Christ dans le mystère de son Église et de sa royauté sociale. L’Église n’a pas pour mission de construire une « nouvelle humanité » sur le plan naturaliste (voir Fratelli Tutti, n° 127), ni « la promotion de l’homme et de la fraternité universelle » (Fratelli Tutti, n° 276), ni de construire un « monde nouveau » pour la justice et la paix temporelles (voir Fratelli Tutti, n° 278). Dans une certaine mesure, on peut appliquer à Fratelli Tutti ces paroles de la Sainte Écriture : "Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain. Si l’Éternel ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes » (Psaume 126, 1). Ces paroles du Serviteur de Dieu, le prêtre italien Don Dolindo Ruotolo (+1970), dans sa lettre au Pape Pie XI, sont pleines d’une véritable puissance prophétique et conviennent à la situation actuelle de l’Église et du monde :

« Les maux les plus graves menacent l’Église et le monde. On n’écartera pas ces maux par des solutions d’urgence humaines, mais uniquement par la vie divine de Jésus en nous. Une grande bataille commence entre le bien et le mal, entre l’ordre et le désordre, entre la vérité et l’erreur, entre l’Église et l’apostasie. Les prêtres gémissent sous la désolation d’une vie inerte, les religieux sont devenus pauvres quant à la vie sainte. Les pasteurs, les évêques, sont endormis. Ils se traînent et n’ont pas la force d’animer leur troupeau, qui est dispersé » (Lettre du 23 décembre 1924).

En un épisode célèbre, saint François priait dans la chapelle de Saint-Damien, à Assise. Il entendit le Christ lui dire depuis le crucifix : « Va, répare mon Église, tu le vois, elle tombe en ruine » (voir Legenda major 2, 1). Saint Bonaventure atteste que le pape Innocent III « avait vu la basilique du Latran prête à s’écrouler ; mais un pauvre homme, petit et d’aspect misérable, la soutenait de l’épaule pour empêcher l’effondrement. “Voilà vraiment, dit-il, celui qui, par son action et son enseignement, soutiendra l’Église du Christ !” » (Legenda major 3, 10). Aujourd’hui, l’Église de Rome se trouve dans une semblable situation d’effondrement spirituel, en raison de la torpeur spirituelle de la majorité des bergers de l’Église, de l’absorption excessive du pape lui-même dans les affaires temporelles et de ses efforts pour faire renaître l’aspiration universelle à une fraternité mondaine et naturaliste (Fratelli Tutti, n° 8).

Que le Seigneur permette, par l’intercession de saint François, que le pape François vienne offrir un exemple à tous les évêques, en proclamant à nouveau avec vigueur ces paroles de Notre Seigneur : « Que servirait à l’homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? » (Mc 8, 36), et en répétant avec sainte Hilaire de Poitiers : « Il n’y a rien de si calamiteux pour le monde que de n’avoir pas reçu Jésus-Christ ! » [quid mundo tam periculosum, quam non recepisse Christum !] (Dans Mt 18).



© leblogdejeannesmits pour la traduction.

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Cardinal Raymond Burke : “L'éducation fait aujourd'hui l'objet d'attaques féroces.” Traduction intégrale de sa conférence sur les parents, premiers éducateurs

Le cardinal Raymond Leo Burke a donné vendredi dernier une vidéo-conférence dans le cadre d'un colloque virtuel organisé par la coalition pro-famille “Voice of the Family”. Je vous propose ci-dessous ma traduction intégrale de son intervention que l'on pourra retrouver ici dans sa diffusion en anglais, au cœur d'un événement intitulé : “L'appel des pères aux évêques : aidez-nous à défendre la pureté de nos enfants.”

Cette conférence du cardinal Burke est particulièrement opportune au moment où Emmanuel Macron vient de faire savoir qu'il entend interdire par principe l'école à la maison – si ce n'est dans des cas exceptionnels liés à la santé de l'enfant – et mettre en place une obligation de scolarisation dès trois ans, et ce à compter de la rentrée 2021, notamment pour « protéger » les enfants « de la religion ».

Voici la traduction intégrale autorisée de la conférence du cardinal Burke, que celui-ci a bien voulu relire et réviser. – J.S.

*

Les droits des parents en tant que premiers éducateurs de leurs enfants
et l’obligation des parents de s’opposer à un programme scolaire
qui contredit la loi morale




Ce m’est un grand plaisir que d’aider Voice of the Family dans sa noble tâche de promotion de la saine doctrine et de la discipline de l’Église à propos du mariage et de son fruit incomparable : la famille. Je suis particulièrement heureux d’aborder la question cruciale de l’éducation, mission essentielle de la famille, et en même temps expression fondamentale de notre culture.

Toute personne qui réfléchit ne peut que constater combien l’éducation fait aujourd’hui l’objet d’attaques féroces. Tant dans le domaine de l’éducation que dans celui du droit, en tant qu’expressions fondamentales de notre culture, nous assistons à l’abandon de la compréhension de la nature humaine et de la conscience par laquelle Dieu nous appelle à respecter la vérité de la nature, et à vivre en accord avec cette vérité dans un amour pur et désintéressé.

Saint Paul, dans sa Lettre aux Ephésiens, se référant à l’aliénation de l’homme par rapport à Dieu et, par conséquent, par rapport au monde, déclare :

« Mais maintenant, dans le Christ Jésus, vous qui étiez autrefois éloignés, vous avez été rapprochés par le sang du Christ. Car c’est lui qui est notre paix, qui des deux peuples n’en a fait qu’un ; il a renversé le mur de séparation, l’inimitié, dans sa chair ; il a aboli la loi des ordonnances avec ses prescriptions, afin de former en lui-même, de ces deux peuples, un seul homme nouveau, en faisant la paix, et de les réconcilier tous deux dans un seul corps, avec Dieu, par la croix, en détruisant en lui-même leur inimitié. Et il est venu annoncer la paix, à vous qui étiez loin, et à ceux qui étaient près ; car c’est par lui que nous avons accès les uns et les autres dans un même Esprit auprès du Père. Vous n’êtes donc plus des étrangers et des gens du dehors ; mais vous êtes concitoyens des saints, et membres de la famille de Dieu, puisque vous avez été édifiés sur le fondement des Apôtres et des prophètes, le Christ Jésus étant lui-même la pierre angulaire. En lui, tout l’édifice, bien coordonné, grandit pour être un temple saint dans le Seigneur. En lui, vous aussi, vous entrez dans sa structure, pour être une habitation de Dieu par l’Esprit-Saint. » (Eph. 2, 13-22)

C’est le Christ seul qui ouvre la compréhension et qui anime le cœur afin que celui-ci embrasse la vérité, et pour qu’il la vive dans l’amour. C’est pourquoi les éducateurs, en coopération avec les parents, conduisent les enfants à connaître le Christ et à le suivre en toutes choses, et ils les guident ainsi vers la paix que désire tout cœur humain. L’éducation, tant à la maison qu’à l’école, ouvre les yeux de l’enfant à la contemplation du mystère de l’amour de Dieu pour nous en l’envoi de son Fils unique dans notre chair humaine et en l’envoi de son Saint Esprit dans nos âmes, grand fruit de l’Incarnation rédemptrice.

Les parents qui, jadis, comptaient sur les écoles pour les aider à élever leurs enfants afin que ceux-ci devinssent de véritables citoyens du ciel et de la terre, de bons membres de l’Église et de bons membres de la société civile, constatent que certaines écoles sont des lieux d’endoctrinement au service du matérialisme athée, et du relativisme qui lui est associé. Ces écoles, en effet, tentent de détruire l’éducation reçue à la maison à propos des vérités les plus fondamentales : la vérité concernant la dignité inviolable de la vie humaine innocente, la vérité sur la sexualité humaine et le mariage, et le caractère irremplaçable de la relation de l’homme avec Dieu, ou de la sainte religion. De plus, lorsque les parents tentent à juste titre de protéger leurs enfants d’une telle idéologie nihiliste, ces écoles tentent de leur imposer l’endoctrinement de manière totalitaire.

Malheureusement, certaines écoles catholiques, pour diverses raisons, reproduisent la situation des écoles non-catholiques en servant l’idéologie anti-vie, anti-famille et anti-religion qui caractérise l’éducation de manière générale. Cette dernière situation est particulièrement pernicieuse, car les parents envoient leurs enfants dans une école catholique, ayant confiance en son caractère véritablement catholique, alors qu’en fait, il n’en est rien. Le fonctionnement de telles écoles sous le vocable catholique est une profonde injustice pour les familles.

À la racine de la situation culturelle déplorable dans laquelle nous nous trouvons, il y a la perte du sens de la nature et de la conscience. Le pape Benoît XVI a abordé cette perte au regard des fondements du droit, dans son discours au Parlement allemand, le Bundestag, lors de sa visite pastorale en Allemagne en septembre 2011. S’appuyant sur l’histoire du jeune roi Salomon lors de son accession au trône, il a rappelé aux dirigeants politiques l’enseignement des Saintes Écritures concernant le labeur de la politique. Dieu avait demandé au roi Salomon quelle requête celui-ci souhaitait faire au commencement de son règne sur le saint peuple de Dieu. Le Saint-Père commentait :

« Que demandera le jeune souverain en ce moment si décisif ? Succès, richesse, une longue vie, l’élimination de ses ennemis ? Il ne demanda rien de tout cela. Par contre il demanda : « Donne à ton serviteur un cœur docile pour gouverner ton peuple, pour discerner entre le bien et le mal (cf. 1 R, 3,9). »

L’histoire du roi Salomon, comme l’a observé le pape Benoît XVI, enseigne quelle doit être la fin de l’activité politique et, par conséquent, du gouvernement. Il déclarait : «  La politique doit être un engagement pour la justice et créer ainsi les conditions de fond pour la paix. (…) Servir le droit et combattre la domination de l’injustice est et demeure la tâche fondamentale du politicien. » 

Benoît XVI a ensuite posé la question de savoir comment nous pouvons connaître le bien et la justice que l’ordre politique, et plus particulièrement le droit, doivent sauvegarder et promouvoir. Tout en reconnaissant que dans de nombreux domaines « le critère de la majorité peut être suffisant », il a observé qu’un tel principe ne suffit pas « dans les questions fondamentales du droit, où est en jeu la dignité de l’homme et de l’humanité ».  En ce qui concerne les fondements mêmes de la vie de la société, le droit civil positif doit respecter « [la] nature et à [la] raison comme vraies sources du droit ».  En d’autres termes, il faut avoir recours à la loi morale naturelle que Dieu a inscrite dans le cœur de chaque homme. Je pense à ma propre patrie, les États-Unis d’Amérique, où la Cour suprême de la nation a eu la présomption de définir le début de la vie humaine, la nature du partenariat du mariage, et la sexualité humaine elle-même selon des considérations matérialistes et relativistes, sentimentales, au mépris de la loi écrite par Dieu dans le cœur de l’homme. 

Ce que Benoît XVI a observé concernant les fondements du droit dans la nature et la conscience met en évidence le travail fondamental de l’éducation, à savoir le travail consistant à favoriser chez les élèves « un cœur à l’écoute » qui s’efforce de connaître la loi de Dieu et de la respecter par le développement de la vie des vertus. La véritable éducation vise à amener la personne humaine « à sa pleine maturité humaine et chrétienne ».  Disons simplement que les parents doivent veiller à ce que l’éducation donnée à leurs enfants soit cohérente avec l’éducation chrétienne et l’éducation au foyer. De même que la famille est essentielle à la transformation de la culture, l’éducation l’est également en raison de son lien intrinsèque avec la croissance et le développement de l’enfant.

Le très dynamique programme anti-vie, anti-famille et anti-religion de notre époque progresse, en grande partie, en raison du manque d’attention et d’information du grand public. Les médias omniprésents, qui sont les puissants promoteurs de ce programme, désorientent et corrompent les esprits et les cœurs, et émoussent les consciences face à la loi écrite par Dieu dans la nature et dans le cœur de chaque homme. Dans sa lettre encyclique sur l’Évangile de la vie, Evangelium Vitae, Jean-Paul II affirmait :

« Il est urgent de se livrer à une mobilisation générale des consciences et à un effort commun d’ordre éthique, pour mettre en œuvre une grande stratégie pour le service de la vie. Nous devons construire tous ensemble une nouvelle culture de la vie : nouvelle, parce qu’elle sera en mesure d’aborder et de résoudre les problèmes inédits posés aujourd’hui au sujet de la vie de l’homme; nouvelle, parce qu’elle sera adoptée avec une conviction forte et active par tous les chrétiens; nouvelle, parce qu’elle sera capable de susciter un débat culturel sérieux et courageux avec tous. L’urgence de ce tournant culturel tient à la situation historique que nous traversons, mais elle provient surtout de la mission même d’évangélisation qui est celle de l’Eglise. En effet, l’Evangile vise à “transformer du dedans, à rendre neuve l’humanité elle-même” ; il est comme le levain qui fait lever toute la pâte (cf. Mt 13, 33) et, comme tel, il est destiné à imprégner toutes les cultures et à les animer de l’intérieur, afin qu’elles expriment la vérité tout entière sur l’homme et sur sa vie. »

Ce que Jean-Paul II a affirmé à propos de la mobilisation des consciences par rapport à l’inviolabilité de la vie humaine innocente s’applique certainement tout autant et tout aussi fortement à la mobilisation des consciences à l’égard l’intégrité du mariage et de la vie familiale, et à l’égard de la relation irremplaçable avec Dieu, à savoir la sainte religion.

Jean-Paul II n’a pas manqué de noter que de tels efforts doivent commencer par « renouveler la culture de la vie à l’intérieur des communautés chrétiennes elles-mêmes ».  L’Église elle-même doit se pencher sur la situation de tant de ses membres qui, même s’ils prennent part aux activités de l’Église, « tombent trop souvent dans une sorte de dissociation entre la foi chrétienne et ses exigences éthiques à l’égard de la vie, en arrivant ainsi au subjectivisme moral et à certains comportements inacceptables ».  Cette séparation entre la foi de la vie pratique est particulièrement dévastatrice lorsqu’elle touche l’éducation. L’enfant à qui l’on apprend à avoir un « cœur à l’écoute », et qui est naturellement accordé avec sa conscience, avec la loi de Dieu écrite dans son cœur, est corrompu par ceux en qui il est amené à mettre sa confiance. Il n’est que de penser à la corruption engendrée par une fausse éducation à la sexualité humaine : elle est omniprésente. Les parents ne peuvent pas être assez attentifs lorsqu’existe la possibilité qu’une telle corruption s’immisce dans ce qui devrait être l’éducation de leurs enfants.

L’éducation catholique des enfants et des jeunes est une éducation complète, c’est-à-dire le développement de la raison par la transmission compétente de connaissances et de compétences dans le contexte de la foi, par l’étude de Dieu et de son plan pour nous et pour notre monde, tel qu’Il s’est révélé lui-même, et tel qu’Il a révélé ce plan. Voici comment Pie XI, dans sa lettre encyclique Divini Illius Magistri, décrivait l’éducation catholique ou chrétienne :

« La fin propre et immédiate de l’éducation chrétienne est de concourir à l’action de la grâce divine dans la formation du véritable et parfait chrétien, c’est-à-dire à la formation du Christ lui-même dans les hommes régénérés par le baptême, suivant l’expression saisissante de l’Apôtre : Mes petits enfants pour qui j’éprouve de nouveau les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous. En effet, le vrai chrétien doit vivre sa vie surnaturelle dans le Christ, le Christ, votre vie, dit encore l’Apôtre, et le manifester dans toutes ses actions, afin que la vie même de Jésus soit manifestée dans notre chair mortelle.

« Il s’ensuit que l’éducation chrétienne embrasse la vie humaine sous toutes ses formes: sensible et spirituelle, intellectuelle et morale, individuelle, domestique et sociale, non certes pour la diminuer en quoi que ce soit, mais pour l’élever, la régler, la perfectionner, d’après les exemples et la doctrine du Christ. Le vrai chrétien, fruit de l’éducation chrétienne, est donc l’homme surnaturel qui pense, juge, agit, avec constance et avec esprit de suite, suivant la droite raison éclairée par la lumière surnaturelle des exemples et de la doctrine du Christ: en d’autres termes, c’est un homme de caractère. Ce n’est pas n’importe quelle suite ou fermeté de conduite, basée sur des principes tout subjectifs, qui constitue le caractère, mais la constance à obéir aux principes éternels de la justice. Le poète païen le reconnaît lui-même quand il loue sans les séparer les deux qualités de “l’homme juste et ferme dans sa résolution”. C’est d’ailleurs une condition de la pleine justice que de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, comme le fait le vrai chrétien. »

Seule une éducation aussi complète peut guider nos enfants et nos jeunes sur la voie du bonheur pour lequel Dieu a créé chacun de nous. Grâce à une bonne éducation à la maison et à l’école, les enfants connaissent le bonheur tant pendant les jours de leur pèlerinage terrestre qu’éternellement en atteignant le but de leur pèlerinage, qui est le Ciel. Seule une telle éducation peut transformer notre culture.

La famille est le premier lieu d’éducation : c’est cette vérité qui définit essentiellement la mission de l’école. L’école est au service de la famille et, par conséquent, elle travaille en étroite collaboration avec elle pour amener les enfants à une maturité toujours plus grande, à la plénitude de la vie dans le Christ. Concernant le mariage et la famille chrétiens, et la mission de l’éducation, Saint Jean Paul II, dans son Exhortation apostolique post-synodale sur la famille de 1981, Familiaris Consortio, a déclaré que « la famille chrétienne, en effet, est la première communauté appelée à annoncer l’Evangile à la personne humaine en développement et à conduire cette dernière, par une éducation et une catéchèse progressives, à sa pleine maturité humaine et chrétienne ».  L’éducation chrétienne dans la famille et à l’école introduit les enfants et les jeunes, de manière toujours plus profonde, dans la Tradition, dans le grand don de notre vie dans le Christ au sein de l’Église, qui nous ont été transmis fidèlement, suivant une ligne ininterrompue, par les Apôtres et leurs successeurs.

Si l’éducation doit être saine, c’est-à-dire au service du bien de l’individu et de la société, doit être particulièrement attentive à s’armer contre les erreurs du sécularisme et du relativisme, de peur de ne pas parvenir à communiquer aux générations suivantes la vérité, la beauté et la bonté de notre vie et de notre monde, telles qu’elles s’expriment dans l’enseignement immuable de la foi, dans son expression la plus haute par la prière, la dévotion et le culte divin, et dans la sainteté de vie de ceux qui professent la foi et adorent Dieu « en esprit et en vérité ». 

La Déclaration sur l’éducation chrétienne, Gravissimum Educationis, du Concile œcuménique Vatican II, a clairement indiqué que la responsabilité première de l’éducation des enfants incombe aux parents qui font confiance aux saines écoles pour les aider à assurer la partie de l’éducation totale de leurs enfants qu’ils ne sont pas en mesure de transmettre à la maison. Le bien essentiel du mariage, qui est le don des enfants, comprend à la fois la procréation et l’éducation de l’enfant. Je cite Gravissimum Educationis :

« Les parents, parce qu’ils ont donné la vie à leurs enfants, ont la très grave obligation de les élever et, à ce titre, doivent être reconnus comme leurs premiers et principaux éducateurs. Le rôle éducatif des parents est d’une telle importance que, en cas de défaillance de leur part, il peut difficilement être suppléé. C’est aux parents, en effet, de créer une atmosphère familiale, animée par l’amour et le respect envers Dieu et les hommes, telle qu’elle favorise l’éducation totale, personnelle et sociale, de leurs enfants. La famille est donc la première école des vertus sociales nécessaires à toute société. Mais c’est surtout dans la famille chrétienne, riche des grâces et des exigences du sacrement de mariage, que dès leur plus jeune âge les enfants doivent, conformément à la foi reçue au baptême, apprendre à découvrir Dieu et à l’honorer ainsi qu’à aimer le prochain. »

Certes, la société, en général, et l’Église, d’une manière particulière, ont également une responsabilité dans l’éducation des enfants et des jeunes, mais cette responsabilité doit toujours être exercée dans le respect de la responsabilité première des parents.

Les parents, pour leur part, doivent être pleinement engagés dans tout service d’éducation que la société et l’Église leur fournissent. Les enfants et les jeunes ne doivent pas être désorientés ou induits en erreur par une éducation dispensée en dehors du foyer qui contredit l’éducation donnée au foyer. Aujourd’hui, les parents doivent être particulièrement vigilants, car certaines écoles sont devenues les instruments d’un programme laïciste hostile à la vie chrétienne. On pense, par exemple, à l’éducation obligatoire dite « de genre » dans certaines écoles : c’est une attaque directe contre la sexualité humaine et contre le mariage et, par conséquent, contre la famille.

Pour le bien de nos jeunes, nous devons tous accorder une attention particulière à l’expression fondamentale de notre culture qu’est l’éducation. Les bons parents et les bons citoyens doivent être attentifs au programme que suivent les écoles, et à la vie au sein des écoles, afin de s’assurer que nos enfants sont formés aux vertus humaines et chrétiennes, et qu’ils ne sont pas déformés par l’endoctrinement dans la confusion et l’erreur concernant les vérités les plus fondamentales de la vie humaine, de la famille et de la religion, car cela conduirait à les rendre esclaves du péché et, par conséquent, à un malheur profond, et à la destruction de la culture.

Au cœur d’un programme d’études solide se trouve le respect tout à la fois de la dignité de la personne humaine et de la tradition du beau, du vrai et du bien dans les arts et les sciences. Si souvent, aujourd’hui, une forme de tolérance des modes de pensée et d’action contraires à la loi morale semble être la clef d’interprétation pour de nombreux chrétiens. Selon cette approche, on ne peut plus distinguer entre le beau et le laid, le vrai et le faux, et le bien et le mal. Cette approche n’est pas solidement ancrée dans la tradition morale, mais elle tend à dominer notre approche dans la mesure où nous finissons par prétendre être chrétiens tout en tolérant des façons de penser et d’agir qui sont diamétralement opposées à la loi morale qui nous est révélée dans la nature et dans les Saintes Écritures. L’approche devient parfois tellement relativiste et subjective que nous n’observons même pas le principe logique fondamental de non-contradiction, qui affirme qu’une chose ne peut pas être et ne pas être en même temps sous le même rapport. En d’autres termes, certaines actions ne peuvent pas être à la fois fidèles à la loi morale et ne pas lui être fidèles.

En fait, la charité seule doit être la clef d’interprétation de nos pensées et de nos actions. Dans le contexte de la charité, la tolérance signifie l’amour inconditionnel de la personne qui est impliquée dans le mal mais une répugnance ferme à l’égard du mal dans lequel la personne est tombée. Toute l’éducation doit viser à former les élèves à la charité par laquelle l’esprit et le cœur répondent au beau, au vrai et au bien, car c’est à cette fin que Dieu nous a créés.

L’éducation qui a lieu d’abord à la maison et qui est enrichie et complétée par les écoles et, surtout, par les écoles véritablement catholiques, est fondamentalement orientée vers la formation de bons citoyens et de bons membres de l’Église. En fin de compte, elle est orientée vers le bonheur de l’individu que l’on trouve dans des relations justes et qui s’épanouit dans la vie éternelle. Elle présuppose la nature objective des choses vers lesquelles le cœur humain est dirigé, s’il est formé pour être un « cœur à l’écoute », c’est-à-dire pour suivre une conscience correctement formée. Elle recherche une connaissance et un amour toujours plus profonds du vrai, du bon et du beau. Elle forme l’individu à cette recherche fondamentale tout au long de sa vie.

Que Dieu inspire et fortifie les parents, qu’Il nous inspire et fortifie tous dans l’œuvre de formation de « cœurs d’écoute » chez nos enfants et nos jeunes, pour leur salut et pour la transformation de notre culture. En nous confiant aux soins maternels de la Vierge Mère de Dieu, puissions-nous chercher et trouver dans le Cœur de Jésus la sagesse et la force de sauvegarder et de promouvoir l’enseignement et la pratique constante de l’Église concernant la vie humaine, la sexualité humaine, le mariage et la famille, et la sainte religion.

Je vous remercie de votre aimable attention. Que Dieu vous bénisse.


Raymond Leo Cardinal Burke

© leblogdejeannesmits pour la traduction.

© Photo : Olivier Figueras

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07 octobre, 2020

“Fratelli Tutti” : Mgr Carlo Maria Viganò dénonce la fausse conception de la fraternité dans ”l'indifférentisme religieux”

Répondant à des questions de LifeSiteNews à propos de plusieurs affirmations contenues dans l'encyclique du pape François,
Fratelli Tutti, Mgr Carlo Maria Viganò a qualifié de « blasphématoire » une fraternité entre tous les hommes qui prétendrait se faire « contre Dieu ».

Je vous propose ci-dessous la traduction intégrale – et approuvée par Mgr Viganò – de ses commentaires de plusieurs passages de Fratelli Tutti, sur lesquels Maike Hickson avait demandé des éclaircissements pour LifeSite. Les citations de l'encyclique sont en gras. – J.S.

*

274.  À la faveur de notre expérience de foi et de la sagesse accumulée au cours des siècles, en apprenant aussi de nos nombreuses faiblesses et chutes, nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés.

La proposition « nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés » est délibérément équivoque : « rendre Dieu présent » ne signifie rien au sens strict (Dieu est présent en lui-même). Au sens large, si l’on entend « rendre Dieu présent par la présence d’une ou de plusieurs religions » par opposition à l’« éloignement des valeurs religieuses » visé au numéro 275, comme le texte semble le suggérer, la proposition est erronée et hérétique, car elle met sur le même plan la Révélation divine du Dieu vivant et vrai avec les « prostitutions », ainsi que l’Écriture Sainte désigne les fausses religions. Soutenir que la présence de fausses religions « est un bien pour nos sociétés » est tout aussi hérétique, car non seulement cela offense la Majesté de Dieu, mais cela légitime aussi l’action des dissidents, en leur attribuant un mérite, au lieu de leur imputer la responsabilité de la damnation des âmes et des guerres de religion menées contre l’Église du Christ par les hérétiques, les musulmans et les idolâtres. Ce passage est également choquant en ce quil implique subrepticement que ce « bien pour nos sociétés » a été acquis de manière générique, « en apprenant aussi de nos nombreuses faiblesses et chutes », alors qu’en réalité les « faiblesses et chutes » sont attribuables aux sectes et seulement indirectement et per accidens aux hommes d’Eglise.

Enfin, je voudrais souligner que l’indifférentisme religieux implicitement promu par le texte Fratelli Tutti, qui définit comme « un bien pour nos sociétés » la présence de toute religion – plutôt que « la liberté et le triomphe de notre sainte mère l´Eglise » – nie en réalité les droits souverains de Jésus-Christ, Roi et Seigneur des individus, des sociétés et des nations.
Pie XI, dans son immortelle encyclique Quas Primas, proclame : « Dès lors, faut-il s’étonner qu’il soit appelé par saint Jean le Prince des rois de la terre ou que, apparaissant à l’Apôtre dans des visions prophétiques, il porte écrit sur son vêtement et sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Le Père a, en effet, constitué le Christ héritier de toutes choses ; il faut qu'il règne jusqu'à la fin des temps, quand il mettra tous ses ennemis sous les pieds de Dieu et du Père. » Et puisque les ennemis de Dieu ne peuvent pas être nos amis, la fraternité des peuples contre Dieu est non seulement ontologiquement impossible, mais théologiquement blasphématoire.


277. L’Église valorise l’action de Dieu dans les autres religions et “ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui […] reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes” » (Décl. Nostra aetate, 2).

La référence au document conciliaire Nostra aetate est la confirmation du lien idéologique de la pensée hérétique bergoglienne avec les prémisses établies au préalable par Vatican II. Dans les fausses religions, il n’y a rien de vrai et de saint ex se, puisque tous les éléments de vérité qu’elles peuvent conserver sont de toute façon usurpés, et utilisés en vue de dissimuler l’erreur et de la rendre plus nuisible. Aucun respect ne peut être accordé aux fausses religions, dont les préceptes et les doctrines doivent être exclus et rejetés dans leur intégralité. Si donc parmi ces éléments de vérité et de sainteté Bergoglio veut inclure par exemple le concept du Dieu unique qui devrait rapprocher les catholiques de ceux qui professent une religion monothéiste, il faut préciser qu’il existe une différence substantielle et irrémédiable entre le vrai Dieu Un et Trine et le dieu miséricordieux de l’islam.

277. D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ.

La seule source à laquelle il est possible de s’abreuver est Notre Seigneur Jésus-Christ, par l’unique Église qu’Il a établie pour le salut des âmes. Ceux qui tentent d’étancher leur soif en s’abreuvant à d’autres sources n’étanchent pas leur soif, et presque certainement, s’empoisonnent eux-mêmes. Il est également discutable que le concept hétérodoxe de dignité humaine et de fraternité dont parle Fratelli Tutti puisse se retrouver dans l’Évangile, qui contredit en effet clairement cette vision horizontale, immanentiste et indifférentiste théorisée par Bergoglio. Enfin, la précision « pour nous » est trompeuse, car elle relativise l’objectivité du message évangélique à une manière personnelle de voir ou de vivre les choses, et prive par conséquent celui-ci de son autorité, qui découle de l’origine divine et surnaturelle de la Sainte Écriture.

279. […] Il y a un droit fondamental qui ne doit pas être oublié sur le chemin de la fraternité et de la paix. C’est la liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions.

La liberté religieuse pour les croyants de toutes les religions n’est pas un droit de l’homme, mais un abus dépourvu de tout fondement théologique, et, même avant cela, elle n’est ni philosophique ni logique. Ce concept de liberté religieuse – qui substitue à la liberté de l’unique religion, la « liberté de la religion catholique de remplir sa mission » et la « liberté des fidèles d’adhérer à l’Église catholique sans entrave de la part de l’État », la licence d’adhérer à n’importe quelle croyance, indépendamment de sa crédibilité et de ses credenda (ce que nous devons croire) – est hérétique et inconciliable avec la doctrine immuable de l’Église. L’être humain n’a pas droit à l’erreur : l’absence de contrainte magistralement mise en lumière par Léon XIII dans l’encyclique Libertas praestantissimum ne supprime pas l’obligation morale de n’adhérer librement qu’au bien, puisque de la liberté de cet acte dépend sa moralité, c’est-à-dire la capacité de mériter une récompense ou une punition. L’État peut tolérer l’erreur dans certaines situations, mais il ne peut jamais légitimement mettre l’erreur au même niveau que la vérité, ni considérer toutes les religions comme équivalentes ou sans importance : l’indifférence religieuse est condamnée par le Magistère, tout comme le relativisme religieux. L’Église a pour mission de convertir les âmes à la vraie Foi, de les arracher aux ténèbres de l’erreur et du vice. Théoriser un prétendu droit à l’erreur et sa diffusion est aussi une offense à Dieu et une trahison de l’autorité vicaire des Pasteurs sacrés, qu’ils doivent exercer dans le but pour lequel elle a été établie, et non pour répandre l’erreur et discréditer l’Église du Christ. Il est incroyable que le Vicaire du Christ (j’oubliais : Bergoglio a renoncé à ce titre !) puisse reconnaître un quelconque droit aux fausses religions, puisque l’Église est l’Épouse de l’Agneau, et il serait blasphématoire de seulement imaginer que Notre Seigneur puisse avoir d’autres épouses.

281. [...] « Dieu ne regarde pas avec les yeux, Dieu regarde avec le cœur. Et l’amour de Dieu est le même pour chaque personne, quelle que soit sa religion. Et si elle est athée, c’est le même amour. Au dernier jour et quand il y aura la lumière suffisante sur la terre pour voir les choses telles qu’elles sont, il y aura des surprises ! » (Tiré du film Le pape François : Un homme de sa parole, de Wim Wenders, de 2018.)

L’utilisation d’expressions frappantes qui manquent de clarté est l’un des moyens utilisés par les novateurs pour insinuer des erreurs sans les formuler clairement. La proposition « Dieu ne regarde pas avec ses yeux, Dieu regarde avec son cœur » peut être, au mieux, une expression émouvante, mais dépourvue de toute valeur doctrinale. Au contraire, elle nous conduit à croire qu’en Dieu la connaissance et l’amour sont dissociés, que l’amour de Dieu est aveugle et que, par conséquent, l’orientation de nos propres actions n’a aucune valeur à ses yeux.

La proposition « l’amour de Dieu est le même pour chaque personne, quelle que soit sa religion » est gravement équivoque et trompeuse, plus insidieuse qu’une hérésie flagrante. Elle nous conduit à croire que la libre réponse de l’homme et son adhésion à l’amour de Dieu n’ont aucun rapport avec sa destinée éternelle.

Dans l’ordre naturel, Dieu crée chaque personne par un acte d’amour gratuit : l’amour de Dieu s’étend à toutes ses créatures. Mais toute personne humaine est créée en vue de l’adoption filiale et de la gloire éternelle. Dieu accorde à chaque personne les grâces surnaturelles nécessaires pour que chacun puisse Le connaître, L’aimer, et Le servir, et obéir à sa Loi inscrite dans son cœur, et ainsi parvenir à embrasser la Foi.

Dans l’ordre surnaturel, l’amour de Dieu pour une personne est proportionnel à son état de grâce, c’est-à-dire à la mesure dans laquelle cette âme correspond au Don de Dieu par la Foi et les œuvres, méritant la récompense éternelle. Dans les plans de la Providence, l’amour pour le pécheur – y compris l’hérétique, le païen et l’athée – peut consister à lui accorder de plus grandes grâces qui touchent son cœur et le conduisent au repentir et à l’adhésion à la vraie Foi.

« Au dernier jour et quand il y aura la lumière suffisante sur la terre pour voir les choses telles qu’elles sont, il y aura des surprises ! » : cette proposition suggère que ce que l’Église enseigne peut en quelque sorte être démenti au jour du Jugement dernier. Parmi ceux qui auront « des surprises », il y aura en réalité ceux qui croient pouvoir dénaturer la Foi et l’Ordre moral avec les divagations des modernistes et l’adhésion aux idéologies perverses du siècle, et on verra que ce que l’Eglise a toujours prêché, ce que l’anti-Eglise renie obstinément, correspond exactement à ce que Notre Seigneur a enseigné aux Apôtres.

+ Carlo Maria Viganò, archevêque


© leblogdejeannesmits pour la traduction.

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