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11 février, 2022

Les « devoirs avant les droits » selon Macron, Attal et Xi Jinping : petite réflexion sur les devoirs de l’homme sans Dieu

 
Gabriel Attal a choqué en déclarant dans un entretien au Parisien, fin janvier : « Dans l’après-Covid […], on veut poursuivre la redéfinition de notre contrat social, avec des devoirs qui passent avant les droits, du respect de l’autorité aux prestations sociales. » Il ne faisait que reprendre la déclaration d’Emmanuel Macron, le 31 décembre dernier : « Les devoirs valent avant les droits. » Florian Philippot faisait aussitôt remarquer que Le Monde résumait ainsi en janvier 2020 le crédit social chinois : « faire passer des devoirs avant les droits ». A l’heure où le passe vaccinal menace de se transformer en outil de contrôle digital pour vérifier la conformité des comportements des citoyens pour leur accorder ou leur retirer des droits et des libertés, le parallèle est saisissant. Macron et les siens ne se cachent plus : ils assument de vouloir changer à la racine le mode de fonctionnement de notre société. Et ils nous en ont donné un avant-goût depuis deux ans. Amer.

Les droits de l’homme précèdent-ils pour autant ses devoirs ? Dans leur acception révolutionnaire, issue de la Déclaration de 1789 et qui est aussi celle du pouvoir, oui. Mais n’oubliez pas que la Révolution a aussi engendré ce principe : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. » Autrement dit, il faut accepter le « contrat social » tel qu’il est défini et imposé par le pouvoir pour pouvoir bénéficier des droits. Aux ennemis de la liberté, on réservait la guillotine. (Ou l’extermination, pour les Vendéens…) Les droits de l’homme ont des ratés. Jean Madiran, en particulier, a montré ce qu’il en était des « droits de l’homme sans Dieu ». Benoît XVI résumait la chose en une formule frappante : « Sans Dieu, les droits de l’homme s’écroulent. »

Mais au-delà, l’école contre-révolutionnaire a toujours affirmé que l’homme a des devoirs avant que d’avoir des droits. Il naît débiteur : à l’égard de ses parents à qui il doit la vie, à l’égard de sa patrie, à l’égard de son Créateur.

Pourquoi donc se formaliser du propos du ministricule Attal ?

Parce que les devoirs prêchés par les puissants du jour, qu’ils vivent à Pékin, Pyongyang, Ottawa ou Paris, sont les devoirs de l’homme sans Dieu.

Ce sont des devoirs face à une tyrannie potentiellement sans limites, parce que servis par des moyens de surveillance, de contrôle et de sujétion à la fois inédits et colossaux, capables de s’immiscer jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne comme dans la vie sociale au sens large. Il s’agit bien d’une tyrannie totalitaire, capable de tout soumettre au pouvoir de l’Etat au moyen d’un « crédit social » (la récompense du comportement présenté comme conforme au bien de la société) ou, plus exactement, un « crédit politique », puisqu’il s’agit de récompenser celui qui se conforme aux injonctions du pouvoir, bonnes ou mauvaises, et qui de plus y adhère. Rien n’est plus facile aujourd’hui que de savoir si c’est le cas. Il suffit de profiler, en deux temps trois mouvements grâce aux algorithmes ad hoc, vos « j’aime » sur les réseaux sociaux !

Quand un esprit traditionnel affirme : « les devoirs précèdent les droits », ce n’est pas au sens où le dirait le nouveau grand timonnier autoproclamé, Xi Jinping, ou un séide de la Macronie. La référence que fait Gabriel Attal au « contrat social » est d’ailleurs parlante : celui-ci suppose une sorte de charte disjointe de la loi naturelle, où la volonté du grand nombre détermine l’organisation sociale, les droits, les devoirs, sans référence à une transcendance, à un bien préexistant, une vérité définitive, à l’objectivité d’une « morale sociale ».

Un contrat, par définition, résulte de la volonté des parties et se renégocie, le cas échéant – et souvent selon la loi du plus fort, car l’idée de l’adhésion de tous est un leurre, sans référence à un bien qui dépasse chacun. Et c’est au nom du positivisme qui préside au concept que l’on justifie différentes normes au cours du temps : qu’on pense à l’institution du mariage aujourd’hui soumise aux variations que l’on sait, jusqu’à l’avoir fait quasiment disparaître corps et bien sur le plan civil dans de nombreux pays, à la fois dénaturé dans son être et neutralisé dans ses attributs.

Le « contrat » macronien, prêché par Attal, comme le « crédit social » qui régit la vie des Chinois, peut ainsi mener n’importe où. Les « devoirs » du jour sont multiples et ouvrent un vaste champ de créativité : se-vacciner-pour-protéger-les-plus-faibles sous peine d’être exclu de la société ; protéger-la-planète en émettant moins de CO2 ou en ayant moins d’enfants ; suivre les injonctions publiques en matière de sucre, d’alcool et de matière grasse pour protéger-l’hôpital-de-l’afflux-de-patients ; s’abstenir de commentaires négatifs susceptibles de réduire l’aura des gouvernants et la croyance en leurs dires, pour protéger-les-plus-influençables.

Le prix à payer est déjà le même en France qu’en Chine dans certains domaines, même si la Chine, pays modèle pour beaucoup, va bien plus loin aujourd’hui dans le contrôle de sa population. En France, nous en sommes là : interroger la validité des mesures COVID et en tirer les conséquences pour soi conduit à être banni de nombre d’activités, des transports rapides, des visites aux proches hospitalisés, etc. Et même du droit de travailler ! Demain, l’observance de ces diktats, mais aussi d’autres à venir, sera condition de l’accès à certaine libertés, à certains biens, à certains crédits, à certaines prestations… Vous verrez.

Ce n’est pas un hasard si les pays de civilisation chrétienne sont ceux qui ont codifié les droits, de la Magna Carta à l’habeas corpus, de cette France de jadis « hérissée de libertés » aux diverses déclarations de droits.

Pourquoi ? Mais justement parce que ceux-ci découlent de devoirs. Le code de conduite qui fonde notre civilisation est précisément le Décalogue, un catalogue de devoirs et d’interdits, envers Dieu, envers notre prochain, à l’égard de notre famille et de notre patrie, à l’égard de chacun.

Je dois adorer Dieu, je dois chercher la vérité ; de cela découle mon droit absolu, antérieur à l’Etat et à tout « contrat social », de pratiquer la vraie religion, de croire – et de ne pas être contraint de croire.

Je dois honorer mon père et ma mère ; de même, père ou mère, j’ai d’abord des devoirs envers l’enfant que j’engendre ; sujet ou citoyen d’un pays, celui-ci peut exiger de moi le sacrifice de ma vie en temps de guerre. Mais aussi : je suis libre, et c’est un droit qui précède celui de l’Etat ou de ses gouvernants sur moi, de me marier, ou pas, de donner la vie, ou pas, d’éduquer mes enfants sans immixtion de l’Etat – même si les pouvoirs publics ont le devoir et donc le droit de me sanctionner si je porte gravement atteinte au bien de mes enfants.

De l’interdiction de tuer l’innocent (parce que chaque homme est créé à l’image de Dieu, personne unique et irremplaçable), qui est devoir de respecter la vie d’autrui, découle le droit individuel de voir ma vie respectée. De cette dignité de l’homme, « animal raisonnable » qui doit sa vie à Dieu, doué d’une âme immortelle, revêtu de la responsabilité personnelle de bien agir, découle le devoir de l’Etat de respecter ce qu’on appelle aujourd’hui les « libertés fondamentales », si bafouées aujourd’hui à la fois dans leur existence pratique et dans leur définition, puisque celle-ci n’est plus déterminée par le bien, le vrai, le bon.

Les Etats modernes qui rejettent toute transcendance, qu’ils soient athées de manière militante ou laïques au sens séculariste, et cèdent à la tentation de la tyrannie du contrôle social, créent et imposent des devoirs en roue libre. Leur droit usurpé les conduit à décider ce qui est « bien », à infliger à coups de matraque le bonheur par eux défini, à façonner l’homme à leur image.

Face à cela, nous avons d’abord un devoir de résistance !


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31 janvier, 2022

Camionneurs de la liberté à Ottawa : l'astucieuse et encourageante analyse d'une journaliste canadienne

C’est avec plaisir que je vous présente ci-dessous les observations, analyses et commentaires astucieux de ma très douée consœur d’origine canadienne, Hilary White, qui vient de les publier sur Twitter. Elle s’émerveille devant l’organisation, le calme, la parfaite gestion d’un événement de grande envergure qui a mobilisé des milliers et des milliers de camions en vue de bloquer le centre d’Ottawa pour reconquérir les libertés ravies au Canadiens sous prétexte de lutter contre la « pandémie du COVID » – en particulier la liberté vaccinale. C’est un message d’espoir et aussi une leçon. Voici ma rapide traduction de ce passionnant « fil Twitter » signé Hilary White, comme toujours remarquable de clairvoyance. – J.S.

*

1) Les personnes qui organisent cet événement ont manifestement une expérience et une 
sérieuse formation en logistique. On n’obtient pas un tel résultat en faisant sauter quelques gars dans leur bahut pour partir dans la nuit.

2) Ils ont fait savoir qu’ils avaient l'intention de rester et la police d’Ottawa a indiqué qu’elle était prête à les laisser rester. Comment ont-ils pu organiser le campement d’un grand groupe de personnes dans leurs cabines de camion pendant des semaines ou des mois sans se préparer minutieusement à répondre à leurs besoins ? Réponse : les camions que nous avons vu rouler sur la Transcanadienne avec des remorques ne roulaient pas à vide. Ils étaient remplis de provisions.

3) Ils sont incroyablement disciplinés quant aux messages véhiculés, d’une manière et avec un niveau d'intelligence que je n’ai jamais vus de ma vie chez aucun organisateur de manifestation. Ils savaient avec précision à quoi il fallait s’attendre de la part des gouvernements provinciaux, fédéraux et municipaux. Ils savaient à quoi s’attendre en détail de la part des médias et des agitateurs/contre-manifestants, ainsi que des personnes introduites dans la foule pour semer le trouble, et ils ont mis en place un protocole bien coordonné, clairement communiqué et strictement appliqué pour y faire face, qui exclut absolument tout affrontement personnel direct ; dès qu’une présence suspecte est identifiée, les manifestants authentiques créent un cordon autour de celle-ci, un espace qui isole cette personne, et UN interlocuteur désigné appelle le membre de la police d’Ottawa désigné comme agent de liaison. Nous avons vu cette méthode fonctionner avec le type qui était la seule personne présente avec une cagoule qui lui couvrait tout le visage, et portant le drapeau confédéré.

4) On m’a signalé que les camionneurs sont arrivés munis de nourriture, de moyens de communication, de fournitures médicales et d’autres types de fournitures de survie, selon une méthode identique à celle utilisée dans les zones de guerre par les casques bleus canadiens qui approvisionnaient les villes assiégées pendant la guerre des Balkans, entre autres. En d’autres termes, on peut voir ici à quoi ressemblaient les opérations logistiques militaires canadiennes à Sarajevo et à Mostar...

5) Ils ont « bloqué » le centre de la ville d'Ottawa, mais cela n’a pas été fait au petit bonheur la chance. Ils l’ont fait en étroite coordination avec la police municipale d'Ottawa pour s'assurer qu’il y ait – 1 – de l'espace pour que les véhicules des secours d’urgence puissent continuer à fonctionner – 2 – de l’espace pour que de très grands groupes de personnes à pied puissent continuer à se rassembler, se rencontrer, parler et marcher ensemble. Ce n’est pas non plus un hasard.

6) Ils ont fait en sorte de répondre aux critiques de manière proactive. Lorsque les opposants ont commencé à hurler que quelqu’un avait recouvert la statue de Terry Fox d’un drapeau, ils ont fait en sorte qu’il y ait une vidéo de manifestants camionneurs clairement identifiables nettoyant soigneusement la statue, et que cette vidéo devienne virale. 

7) Ils sont incroyablement précis dans leurs messages, répondant instantanément et de manière transparente aux accusations, sans jamais chercher à s’excuser. Les organisateurs ont en même temps maintenu une discipline stricte en matière de communication, n’accordant pas d’interviews aux médias institutionnels, tout en restant visibles à titre personnel pour les gens sur le terrain, et en choisissant soigneusement leurs propres débouchés médiatiques :  cf.  @glennbeck
 
8) Ils ont bien anticipé toute tentative éventuelle de les faire taire par l’intermédiaire des policiers, en prévoyant les attaques. Les forces de police de la ville d’Ottawa étant ridiculement petites, des bus entiers de réservistes ont été amenés de Toronto. Puis ceux-ci sont restés là à ne rien faire... Donc, quand les camionneurs ont vu que les policiers avaient un chemin ridiculement long à parcourir pour aller aux toilettes, ils ont déplacé des toilettes portables pour les mettre à leur disposition. Hier, on a appris que quelqu’un avait proposé du foin pour les chevaux de la police. Ce foin a été apporté dans les camions – ils savaient donc qu’ils en auraient besoin.

9) Tout cela me porte à penser que – 1 – cette opération a été méticuleusement planifiée par des experts en logistique formés par des professionnels, mais c’est le genre de formation que l’on ne peut pas obtenir dans le secteur privé – les personnes qui s’occupent de cette opération sont d’anciens militaires – et  – 2 – ils ont un plan plus ambitieux que de simplement garer un tas de camions le long de la rue Wellington en faisant #HonkHonk, et de faire une fête de rue pendant un week-end. Ils ont apporté assez de fournitures pour être là pendant des semaines. Ils ont installé des cantines et des services dans les rues qui ont été bloquées. Ce sont des gens qui savent vraiment ce qu’ils font. 

Ils ne parlent qu’aux personnes avec lesquelles ils ont choisi de parler. L'un d'entre eux était Glenn Beck : « Tout le monde en a marre. »

Et ils ne veulent pas seulement parler du Canada...

Il n’y a désormais plus le moindre doute dans mon esprit que le fait que #freedomconvoy2022 soit devenu mondial en une seule et même semaine n’est pas une coïncidence.

10) Si les camions sont déjà partis en Australie, il n’y a aucune chance que ce soit sur un coup de tête. L’été australien constitue un environnement tout aussi difficile pour la logistique que les prairies canadiennes en hiver. On ne fait pas une chose pareille au pied levé...

11) Le dernier point est que les mèmes sont la clef. Tout cela ressemble à une sorte de farce, et une sacrée bonne farce qui plus est. Cela me rappelle cette vieille blague d’ingénieur universitaire qui consiste à laisser une coccinelle Volkswagen en marche dans le bureau du doyen (ou comme cela s'est passé dans la vraie vie, la fois où le département d'ingénierie de l'UBC a suspendu une coccinelle VW au pont Lionsgate à Vancouver). Je pense que le seul pays au monde où l’on aurait pu inventer une telle chose est le Canada, en sachant exactement comment cela serait pris par le reste du monde. Les réactions d’étonnement devant le fait que les Canadiens « placides » et » pacifiques » aient enfin craqué et se soient lancés dans cette riposte franchement hilarante, qui a rempli le monde d’espoir, tel un rayon de soleil perçant les fumées du Mordor, EST précisément LE MESSAGE. Les Canadiens sont en fait les seuls au monde à avoir si profondément ancrée dans leur caractère national la capacité de rire d’eux-mêmes, de leurs dirigeants et de leur propre souffrance, qu’ils pourraient faire reculer les ténèbres de l’enfer en riant. Les mèmes sont un élément très important de la manifestation – et beaucoup se rendent compte que le sombre cauchemar dans lequel ils étaient plongés – le profond sentiment de désespoir qui a asservi le MONDE ENTIER pendant deux ans, a subitement commencé à se dissiper. Nous nous réveillons d’un cauchemar et nous nous rappelons que le monde est bon, que les gens sont forts et libres, que l’âcre tristesse du Monde à l’Envers ne correspond pas au monde qui nous a été donné par Dieu, et que nous ne sommes pas obligés d’y vivre. Nous pouvons tout simplement dire non. Nous sommes déjà libres.



© leblogdejeannesmits pour la traduction.

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28 décembre, 2020

Surmortalité liée (ou non) au COVID-19 : cette vidéo analyse les statistiques

Meurt-on davantage en 2020 qu'en 2019 à cause du COVID-19 ? Pas vraiment ! C'est ce que montre cette remarquable et minutieuse analyse statistique réalisée par un jeune internaute qui a repris tous les chiffres de l'état civil selon les données officielles. Pour les moins de 50 ans, l'effet COVID est nul ; il est quasi nul pour les 51 à 65 ans ; au-delà, il est visible mais n'ampute vraisemblablement pas de façon sensible l'espérance de vie.




Voilà un bel outil contre l'épidémie de peur. A diffuser !

On peut aussi s'abonner à la chaîne YouTube de l'auteur : c'est par là. Son auteur exprime certains points de vue que je ne partage pas forcément, mais les analyses statistiques sont vraiment intéressantes.

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15 octobre, 2020

Mgr Schneider analyse “Fratelli Tutti” du pape François : une perspective naturaliste qui oublie la Rédemption


Mgr Athanasius Schneider a livré à Diane Montagna, qui a mené les entretiens rassemblés dans le récent livre
Christus Vincit, ses réflexions sur l’encyclique Fratelli Tutti, dont il met en évidence le naturalisme qui côtoie quelques expressions fortes, dépassant son « horizon naturaliste étroit ». Qu’il s’agisse des références trompeuses à saint François ou des emprunts au vocabulaire maçonnique, Mgr Schneider n’hésite pas à souligner les faiblesses d’un texte qui oublie la centralité du Christ et le véritable but de la vie humaine qui ne se résume pas au bien-être ici-bas.

Je vous propose ci-dessous ma traduction de cet entretien, parue en exclusivité sur le site anglophone The Remnant et validée par Mgr Schneider. – J.S.

*


Diane Montagna : Excellence, quelle impressions générale vous a laissée la nouvelle encyclique du pape François, Fratelli Tutti ?

Mgr Schneider : Cette nouvelle encyclique donne l’impression générale d’être une instruction bavarde sur l’éthique de la coexistence pacifique fondée sur les mots clefs « fraternité » et  « amour », entendus dans une perspective fortement temporelle et hautement politique, afin de « faire renaître un désir universel d’humanité » (Fratelli Tutti, n° 8). Bien que l’encyclique ait recours à des passages clefs de l’Évangile, comme la parabole du Bon Samaritain (voir Luc 10, 25-37) et les paroles du Christ lors du Jugement dernier, où Il s’identifie avec les personnes dans le besoin comme « le plus petit d’entre les miens » (voir Mt 25, 40), elle en applique néanmoins le sens dans une perspective plus humaniste, propre au monde d’ici-bas. Dans l’ensemble, l’encyclique manque d’un horizon clairement surnaturel ; elle ne fait aucune référence à des mots tels « surnaturel », « Incarnation », « Rédempteur », « Pasteur », « évangélisation », « baptême », « filiation divine », « pardon divin des péchés », « salvifique », « éternité », « ciel », « immortel », « Royaume de Dieu » ou « du Christ ».

Tout en affirmant de façon louable que « le Christ a versé son sang pour tous et pour chacun, raison pour laquelle personne ne se trouve hors de son amour universel » (n° 85), l’encyclique réduit ensuite malheureusement le sens de la rédemption surnaturelle à la perspective nébuleuse et séculière d’une « communion universelle ». On peut y lire ceci : « C’est de là que surgit “pour la pensée chrétienne et pour l’action de l’Église le primat donné à la relation, à la rencontre avec le mystère sacré de l’autre, à la communion universelle avec l’humanité tout entière comme vocation de tous” » (n° 277). Mais la primauté doit être donnée, dans toutes les relations humaines, à la rencontre avec Jésus Christ, Dieu et Homme, et avec la Sainte Trinité, par la grâce sanctifiante et par le don de la vertu surnaturelle de l’amour. Le pape François déclare à juste titre dans Fratelli Tutti, n° 85 : « Si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. » Ailleurs, il affirme : « D’autres s’abreuvent à d’autres sources. Pour nous, cette source de dignité humaine et de fraternité se trouve dans l’Évangile de Jésus-Christ » (n° 277). Cependant, la dignité humaine et la fraternité parfaites pour tous les êtres humains ne peuvent avoir qu’une seule source, et c’est Jésus-Christ, car c’est uniquement à travers le Fils de Dieu incarné que la dignité humaine a été restaurée de façon encore plus admirable qu’elle ne l’était au moment de sa création (Ordo Missae, Prière de l’Offertoire). Il aurait été très utile que Fratelli Tutti souligne la nécessité pour tous les hommes de croire en Jésus-Christ, Dieu et Homme, afin de trouver la source indispensable d’une véritable fraternité, ainsi que la clef pour résoudre les problèmes des sociétés temporelles.

Le pape François ouvre la nouvelle encyclique en notant que son titre, Fratelli Tutti, est tiré des Admonitions adressées par saint François à ses frères. Vous avez affirmé dans votre livre Christus Vincit que saint François vous a inspiré à suivre le Christ dans la vie religieuse. Selon vous, l’utilisation de ces textes par le pape François est-elle fidèle à ce que saint François voulait dire ?

Le pape François utilise ici l’expression Fratelli Tutti (« tous frères ») d’une manière qui est clairement différente de celle de St François. Pour saint François, « tous les frères » sont ceux qui suivent et imitent le Christ, c’est-à-dire tous les chrétiens, et certainement pas l’ensemble des hommes, et encore moins les adeptes de religions non chrétiennes. Nous pouvons le constater en examinant le contexte plus complet duquel ces mots sont tirés :

« Considérons, frères, le bon Pasteur : pour sauver ses brebis, il a souffert la Passion et la Croix. A sa suite, les brebis du Seigneur ont marché à travers les souffrances, les persécutions, les humiliations, la faim, les maladies, les tentations, et toutes sortes d’épreuves. En retour, elles ont reçu du Seigneur la vie éternelle. Nous devrions avoir honte, nous, les serviteurs de Dieu. Car les saints ont agi ; nous, nous racontons ce qu’ils ont fait, dans le but d’en retirer pour nous honneur et gloire » (Admonitions, 6).

En effet, saint François « n’avait pas pour habitude de caresser les vices des grands, mais il y portait le fer ; ni de traiter avec ménagements la vie des pécheurs, mais leur assénait de sévères admonestations ; il s’en prenait aux grands et aux petits avec la même vigueur » (Legenda Major, 12, 8) Le pape François présente saint François comme s’il avait été un défenseur de la diversité des religions. La visite de saint François au sultan Malik-el-Kamil en Égypte n’avait cependant pas pour but de montrer « son cœur sans limites, capable de franchir les distances liées à l’origine, à la nationalité, à la couleur ou à la religion » (Fratelli Tutti, n° 3). Son but précis était au contraire de prêcher au sultan l’Évangile de Jésus-Christ. Il est regrettable que le pape François, dans Fratelli Tutti, réduise saint François à un homme « désireux d’étreindre tous les hommes » et à un exemple de « “soumission” humble et fraternelle, y compris vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa foi » (n° 3). Saint Bonaventure atteste dans la Legenda Major que saint François a explicitement prêché l’Évangile au sultan, l’invitant, lui et tout son peuple, à se convertir au Christ, en écrivant : « Il prêcha au sultan Dieu Trinité et Jésus sauveur du monde, avec une telle vigueur de pensée, une telle force d’âme et une telle ferveur d’esprit… » (Legenda Major, 9, 8). En outre, en même temps que saint François prêchait l’Évangile au sultan, il envoya cinq frères prêcher l’Évangile aux musulmans d’Espagne et du Maroc. Lorsque saint François reçut la nouvelle de leur martyre, il se mit à crier : « Maintenant je puis dire que j'ai vraiment cinq frères ! » (Analecta Franciscana, III, 596).

Toute la tradition catholique a toujours présenté saint François comme un saint apostolique et véritablement missionnaire. Le pape Pie XI écrivait : « Saint François était “l’homme catholique et tout apostolique”. Sans cesser de travailler, avec un succès merveilleux, à l’amendement des chrétiens, il s’occupait de ramener les infidèles à la foi et aux commandements du Christ ; il voulut de même que ses religieux s'y appliquassent de toutes leurs forces » (Encyclique Rite Expiatis, 37).

Selon vous, quels sont les points forts ou les éléments positifs de cette nouvelle encyclique ?

L’un des passages les plus lumineux et théologiquement fondés de Fratelli Tutti est cette affirmation du Pape François : « Si nous allons à la source ultime, c’est-à-dire la vie intime de Dieu, nous voyons une communauté de trois Personnes, origine et modèle parfait de toute vie commune. » (n° 85). Cette affirmation est une véritable lumière au milieu de l’horizon naturaliste étroit, du relativisme religieux et du manque de perspective surnaturelle de cette encyclique. Un autre élément important est le rejet par le pape François de toute tentative de construire une société contre le plan de Dieu. Il écrit : « la construction d’une tour (la Tour de Babel)… une tentative malavisée, née de l’orgueil et de l’ambition, de créer une unité différente de celle voulue par Dieu dans son plan providentiel pour les nations (cf. Gn 11, 1-9) » (n° 144). Tout aussi significatives sont les déclarations suivantes, qui reflètent l’enseignement du pape Benoît XVI : « Sans la vérité, l’émotivité est privée de contenus relationnels et sociaux » (n° 184) ; « La charité a besoin de la lumière de la vérité que nous cherchons constamment et “cette lumière est, en même temps, celle de la raison et de la foi” (Benoît XVI, Lettre encyclique Caritas in veritate), sans relativisme » (n° 185). Le pape François rappelle également l’importance de vérités objectives toujours valables, fondées sur la nature humaine selon le dessein de Dieu sur la création, en affirmant qu’il existe « vérités élémentaires qui doivent ou devraient être toujours soutenues, (…) elles transcendent nos contextes et (…) ne sont jamais négociables, (…) en elles-mêmes, elles sont considérées comme stables en raison de leur sens intrinsèque » (n° 211), et que « par conséquent, il n’est pas nécessaire d’opposer la convenance sociale, le consensus et la réalité d’une vérité objective » (n° 212).

En outre, Fratelli Tutti met en garde contre un faux universalisme et le virus d’un individualisme radical (voir n° 100). À ce propos, le pape François écrit : « Il existe un modèle de globalisation qui “soigneusement vise une uniformité unidimensionnelle et tente d’éliminer toutes les différences et toutes les traditions dans une recherche superficielle d’unité. […] Si une globalisation prétend [tout] aplanir […], comme s’il s’agissait d’une sphère, cette globalisation détruit la richesse ainsi que la particularité de chaque personne et de chaque peuple » (n° 100). Les déclarations suivantes de Fratelli Tutti visent également à protéger le droit des nations à leur propre identité et à leurs traditions : « Il n’y a d’ouverture entre les peuples qu’à partir de l’amour de sa terre, de son peuple, de ses traits culturels » (n° 143) ; « Il n’est possible d’accueillir celui qui est différent (…) que dans la mesure où je suis ancré dans mon peuple, avec sa culture » (n° 143) ; et « le bien de l’univers exige également que chacun protège et aime sa propre terre » (n° 143). Fratelli Tutti parle également à juste titre du « sens positif du droit de propriété » (n° 143).

Le pape François élève la voix contre une société inhumaine, qui n’accepte que les forts et les sains et méprise et élimine ceux qui sont malades et faibles. Il écrit : « Tout être humain a le droit de vivre dans la dignité et de se développer pleinement, et ce droit fondamental ne peut être nié par aucun pays. Il possède ce droit même s’il n’est pas très efficace, même s’il est né ou a grandi avec des limites. Car cela ne porte pas atteinte à son immense dignité de personne humaine qui ne repose pas sur les circonstances mais sur la valeur de son être. Lorsque ce principe élémentaire n’est pas préservé, il n’y a d’avenir ni pour la fraternité ni pour la survie de l’humanité » (n° 107). Il faut également saluer ces affirmations importantes du Pape François dans Fratelli Tutti : « Il faut reconnaître que “parmi les causes les plus importantes de la crise du monde moderne se trouvent une conscience humaine anesthésiée et l’éloignement des valeurs religieuses, ainsi que la prépondérance de l’individualisme et des philosophies matérialistes qui divinisent l’homme et mettent les valeurs mondaines et matérielles à la place des principes suprêmes et transcendants” » (n° 275) ; et : « Le bien et le mal en soi n’existent pas, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages. Ce glissement de la raison morale a pour conséquence que le droit ne peut pas se référer à une conception essentielle de la justice mais qu’il devient le reflet des idées dominantes. Nous entrons là dans une dégradation : avancer “en nivelant par le bas” au moyen d’un consensus superficiel et négocié. Ainsi triomphe en définitive la logique de la force »
(n° 210).

Le pape François a présenté Fratelli Tutti comme une réflexion sur le document d’Abou Dhabi, qu’il a signé avec le Grand Imam el-Tayeb en février 2019. Vous avez ouvertement exprimé votre inquiétude à propos de ce document, en particulier sa déclaration selon laquelle la « diversité des religions » est « une sage volonté divine ». Cette nouvelle encyclique a-t-elle apaisé ou aggravé ces inquiétudes ?

Fratelli Tutti consacre un chapitre entier au thème « Les religions au service de la fraternité dans le monde » (ch. 8). Le titre révèle déjà en lui-même une certaine forme de relativisme religieux. Les religions sont considérées ici comme un moyen qui permet la fraternité naturelle. On est donc amené à entendre la religion comme un moyen de promouvoir le naturalisme. Cela est contraire à l’essence du christianisme, qui est la seule et unique religion véritablement surnaturelle. La foi chrétienne ne peut être mise sur le même plan que les autres religions sans discernement ; ce serait trahir l’Évangile. L’affirmation selon laquelle « À la faveur de notre expérience de foi… nous savons, nous croyants des religions différentes, que rendre Dieu présent est un bien pour nos sociétés » (n° 274) favorise le relativisme religieux, puisque le concept de « Dieu » est assurément différent selon les différentes religions. Il existe également des religions dans lesquelles on rend un culte aux mauvais esprits. On ne peut pas mettre le concept de Dieu dans la religion chrétienne au même niveau qu’une religion qui pratique l’idolâtrie. L’Écriture Sainte dit que « tous les dieux des nations sont des démons » (Psaume 96:5), et saint Paul enseigne que « ce que les païens (gentils) immolent, ils l'immolent aux démons, et non à Dieu » (1 Cor 10:20). Selon la Révélation divine et l’enseignement constant de l’Église, le concept de « foi » signifie ceci :

« Puisque l’homme dépend tout entier de Dieu comme de son Créateur et Seigneur, puisque la raison créée est absolument sujette de la vérité incréée, nous sommes tenus de rendre par la foi à Dieu révélateur l’hommage complet de notre intelligence et de notre volonté. Or, cette foi, qui est le commencement du salut de l’homme, l’Église catholique professe que c’est une vertu surnaturelle, par laquelle, avec l’aide de la grâce de Dieu aspirante, nous croyons vraies les choses révélées… Mais, parce qu’il est impossible sans la foi de plaire à Dieu et d’être compté au nombre de ses enfants, personne ne se trouve justifié sans elle » (Concile Vatican I, Dei Filius, ch. 3).

Par conséquent, les adeptes des religions non chrétiennes n’ont pas le don de la vertu surnaturelle de la foi et ne peuvent donc pas être appelés « croyants » au sens propre du terme. Les non-chrétiens n’acceptent pas la Révélation Divine donnée par Jésus-Christ. Par conséquent, leur connaissance de Dieu et leur pratique religieuse ne sont qu’une expression de la lumière de la raison naturelle, et non de la foi. Le Magistère infaillible de l’Église l’enseigne cela, en déclarant :

« Dans son enseignement qui n’a pas varié l’Église catholique a tenu et tient aussi qu’il existe deux ordres de connaissances, distincts non seulement par leur principe, mais encore par leur objet : par leur principe, attendu que dans l’un nous connaissons par la raison naturelle, dans l’autre par la foi divine ; par leur objet, parce qu’en dehors des choses auxquelles la raison naturelle peut atteindre, il y a des mystères cachés en Dieu, proposés à notre croyance, que nous ne pouvons connaître que par la révélation divine… Si quelqu’un dit que la révélation divine ne peut devenir croyable par des signes extérieurs, et que, par conséquent, les hommes ne peuvent être amenés à la foi que par la seule expérience intérieure de chacun d’eux, ou par l’inspiration privée ; qu’il soit anathème » (ibid., ch. 4 et can. 3 de fide).

Les chrétiens ne sont pas simplement des « compagnons de route » des adeptes de fausses religions – religions que Dieu interdit (Fratelli Tutti, n° 274). A cet égard, on peut rappeler cette affirmation théologiquement précise de Paul VI : « Notre religion instaure effectivement avec Dieu un rapport authentique et vivant que les autres religions ne réussissent pas à établir, bien qu’elles tiennent pour ainsi dire leurs bras tendus vers le ciel » (Exhortation apostolique Evangelii nuntiandi, n° 53).

Plusieurs expressions de Fratelli Tutti traduisent sensiblement le même relativisme religieux que celui qui est énoncé dans le document d’Abou Dhabi, qui affirme que « la pluralité et les diversités de religion, de couleur, de sexe, de race et de langue sont une sage volonté divine ». Fratelli Tutti n’a pas corrigé Abou Dhabi, mais l’a au contraire consolidé. La vérité que Notre Seigneur a révélée, et que son Église a constamment et immuablement proclamée, reste à jamais valable : « Le plus grand de tous les devoirs est d'embrasser d'esprit et de coeur la religion, non pas celle que chacun préfère, mais celle que Dieu a prescrite et que des preuves certaines et indubitables établissent comme la seule vraie entre toutes » (Pape Léon XIII, Encyclique Immortale Dei, 4).

L’enseignement infaillible de l’Église dans la Constitution dogmatique Dei Filius du Concile Vatican I rejette l’enseignement faillible sur la « diversité des religions » exprimé dans le Document d’Abu Dhabi et dans Fratelli Tutti : « La condition de ceux qui ont adhéré à la vérité catholique par le don divin de la foi n’est nullement la même que celle de ceux qui, conduits par les opinions humaines, suivent une fausse religion » (ch. 3) ; et « Si quelqu’un dit que les fidèles et ceux qui ne sont pas encore parvenus à la foi uniquement vraie sont dans une même situation (…) qu’il soit anathème. » (ibid, can. 6 de fide).

Nous connaissons deux sortes de fraternité : celle du sang, en Adam et Eve, et celle de la grâce, en Jésus-Christ, par l’intermédiaire de l’Église et des sacrements. Quelle « nouvelle vision » (n° 6) de la fraternité le pape François propose-t-il dans cette encyclique ? Et en tant qu’évêque et successeur des Apôtres, pouvez-vous encourager les fidèles à aspirer à la vision de la fraternité que le pape François propose dans cette encyclique ?

La vraie fraternité, qui plaît à Dieu, est la fraternité dans et par le Christ, le Fils de Dieu incarné. Le cardinal Ratzinger (Benoît XVI) a bien délimité le concept chrétien de fraternité, quand il a dit : « “Vous n’avez qu’un seul Maître, et vous êtes tous frères” (Mt 23, 8). Avec cette parole du Seigneur, la relation entre les chrétiens est déterminée comme une relation de frères et sœurs, comme une nouvelle fraternité de l’esprit, opposée à la fraternité naturelle, qui découle de la relation de sang » (Die Christliche Brüderlichkeit, München 1960, 13). Il est indispensable de reconnaître la différence entre une fraternité fondée sur la nature, c’est-à-dire le lien du sang, et une fraternité fondée sur l’élection et la Révélation divines : « Si Dieu est le Père des peuples du monde uniquement par la création, il est en outre le Père d’Israël par élection » (ibid., 20).

Dès le commencement, les chrétiens connaissaient la différence essentielle entre la simple fraternité naturelle et la fraternité par le baptême. Saint Jean Chrysostome a dit : « Car qu’est-ce qui fait la fraternité ? C’est le bain de la régénération, en vous donnant droit de donner à Dieu le nom de Père. » (Homélie 25 sur les Hébreux, 7). Dans le même ordre d’idées, saint Augustin écrit : « Ils ne cesseront d’être nos frères qu’en cessant de dire à Dieu: “Notre Père.” (…) (Quant aux) païens, nous ne les appelons pas nos frères selon l’Écriture et dans le langage de l’Eglise » (En. In Ps. 32, 2, 29).

Tout catholique et tous les pasteurs de l’Église, à commencer par le Pape, devraient brûler de zèle et d’amour pour tous ceux qui, par malheur, ne sont que nos frères selon la chair et le sang, afin qu’ils puissent naître de Dieu dans la filiation surnaturelle dans le Christ, et devenir vraiment frères dans le Christ. Si les responsables de l’Église de nos jours se contentent de la fraternité de chair et de sang, des « fratelli tutti » en chair et en os, ils négligent le commandement de Dieu dans l’Évangile, à savoir le commandement de faire des membres de toutes les nations et religions les disciples du Christ, des fils dans le Fils unique de Dieu, des frères dans le Christ, en les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et en leur apprenant à observer tout ce que le Christ a ordonné (voir Mt 25, 19-20). Pour une âme chrétienne un tel zèle est l’expression la plus profonde de l’amour du prochain : l’aimer comme on s’aime soi-même. Si votre filiation divine dans le Christ représente pour vous le plus grand don de Dieu que l’on puisse imagine – et il l’est, véritablement – alors il vous manque l’amour et la charité véritables pour votre prochain si vous ne brûlez pas du désir de lui communiquer ce don, bien sûr avec délicatesse et respect. Ne pas connaître le Christ, ne pas avoir le don divin de la foi catholique surnaturelle, et ne pas être baptisé, signifie que l’on n’est pas vraiment illuminé, que l’on ne possède pas la vraie vie de l’âme. Cela signifie rester dans les ténèbres et l’ombre de la mort, comme le dit l’Évangile (voir Lc 1, 79 ; Mt 4, 16 ; Jn 9, 1-41).

Dans l’Église ancienne, le baptême était appelé à juste titre « illumination » (photismós) et régénération (anagénèse). Saint Augustin souligne la différence essentielle entre la vie mortelle donnée par la chair et le sang et la vie éternelle donnée par le baptême : « Nous avons trouvé d’autres parents, Dieu notre Père et l’Église notre Mère, par lesquels nous sommes nés à la vie éternelle. Considérons donc de qui nous avons commencé à être les enfants » (Sermo 57 ad competentes, 2). Qu’elle est étroite, purement terrestre et appauvrie, la perspective temporelle que révèle cette déclaration de Fratelli Tutti : « Rêvons en tant qu’une seule et même humanité, comme des voyageurs partageant la même chair humaine, comme des enfants de cette même terre qui nous abrite tous, chacun avec la richesse de sa foi ou de ses convictions, chacun avec sa propre voix, tous frères. » (n° 8). Une fraternité de sang, une fraternité limitée à l’ici et maintenant périssable, une fraternité limitée à la coexistence pacifique dans la bonté, implique une extraordinaire pauvreté spirituelle, une vie déficiente, un bonheur déficient, car dans une telle perspective manque la chose la plus importante dans le monde entier et dans toute l’histoire humaine, à savoir le Christ, le Dieu incarné, le Fils unique et éternel de Dieu, le frère, l’ami et l’époux de l’âme de tous ceux qui renaissent en Dieu.

Qu’il est urgent que le Vicaire du Christ proclame aujourd’hui de nouveau au monde entier les paroles de son prédécesseur, Jean-Paul II : « Vous tous qui avez déjà la chance inestimable de croire, vous tous qui encore cherchez Dieu, et vous aussi qui êtes tourmentés par le doute, veuillez accueillir encore une fois, aujourd’hui et en ce lieu sacré, les paroles prononcées par Simon Pierre. Ces paroles contiennent la foi de l’Église. Elles contiennent la vérité nouvelle bien plus, la vérité ultime et définitive sur l’homme : le fils du Dieu vivant. “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !” » (Homélie pour l’inauguration de son pontificat, 22 octobre 1978). Comme ce serait courageux, comme ce serait apostolique, comme ce serait magnifique, si ces paroles avaient résonné aussi dans Fratelli Tutti !  

Vous avez souvent affirmé que l’Église d’aujourd’hui manque d’une perspective surnaturelle. Comment cette nouvelle encyclique remédie-t-elle à ce problème, ou au contraire l’aggrave-t-elle ?

L’encyclique Fratelli Tutti exacerbe malheureusement la crise qui dure depuis des décennies, à savoir l’affaiblissement de la perspective surnaturelle dans la vie de l’Église, avec pour conséquence l’embrassement excessif des réalités temporelles, et la tendance encore pire plus grave qui consiste à interpréter jusqu’aux réalités spirituelles et théologiques de manière naturaliste et rationaliste. Cela revient à diluer l’Évangile, c’est-à-dire les vérités révélées, dans un humanisme naturaliste : en enfermant sa perspective sur la vie de l’Église dans l’horizon étroit des réalités de ce monde. Cela signifie transformer le véritable Évangile, qui est l’Évangile de la vie éternelle, en un nouvel Évangile falsifié de la vie temporelle et corporelle.

La tendance actuelle au naturalisme, et l’absence du surnaturel dans la vie de l’Église, correspond à ce que disait Saint Paul : « Si c’est pour cette vie seulement que nous espérons dans le Christ, nous sommes les plus misérables  de tous les hommes » (1 Cor. 15, 19). Pour ce qui est de son contenu et de son horizon intellectuel, l’encyclique Fratelli Tutti peut être résumée en ces termes : « Notre citoyenneté est sur la terre. » La nouvelle encyclique aggrave le naturalisme qui règne dans l’Église aujourd’hui : on peut le décrire comme un manque d’amour pour la Croix du Christ, pour la prière, un manque de conscience de la gravité du péché et de la nécessité de la réparation.  Dans une certaine mesure, Fratelli Tutti est en contradiction avec ce que saint Paul a écrit au début de l’Église : « Quant à nous, notre vie est dans le ciel, d’où nous attendons comme sauveur Notre Seigneur Jésus-Christ » (Ph 3, 20). Elles sont mémorables, les paroles de la première encyclique sociale du Magistère, Rerum Novarum, par lesquelles Léon XIII enseigne que l’Église doit toujours considérer les réalités même temporelles dans une perspective surnaturelle. Il écrit :

« Nul ne saurait avoir une intelligence vraie de la vie mortelle, ni l’estimer à sa juste valeur, s’il ne s'élève jusqu'à la considération de cette autre vie qui est immortelle. Celle-ci supprimée, toute espèce et toute vraie notion de bien disparaît. Bien plus, l’univers entier devient un impénétrable mystère. Quand nous aurons quitté cette vie, alors seulement nous commencerons à vivre. Cette vérité qui nous est enseignée par la nature elle-même est un dogme chrétien. Sur lui repose, comme sur son premier fondement, tout l’ensemble de la religion. Non, Dieu ne nous a point faits pour ces choses fragiles et caduques, mais pour les choses célestes et éternelles. Il nous a donné cette terre, non point comme une demeure fixe, mais comme un lieu d’exil.

« Que vous abondiez en richesses et en tout ce qui est réputé biens de la fortune, ou que vous en soyez privé, cela n’importe nullement à l’éternelle béatitude. Ce qui importe, c’est l’usage que vous en faites. Malgré la plénitude de la rédemption qu’il nous apporte, Jésus-Christ n’a point supprimé les afflictions qui forment presque toute la trame de la vie mortelle ; il en a fait des stimulants de la vertu et des sources de mérite, en sorte qu’il n’est point d'homme qui puisse prétendre aux récompenses s’il ne marche sur les traces sanglantes de Jésus-Christ » (n° 21).

Liberté. Fraternité. Égalité. Ces trois thèmes traversent Fratelli Tutti. Les catholiques doivent-ils s’inquiéter du fait qu’un pape ait repris la devise de la Révolution française dans sa dernière encyclique ?

En soi, les trois concepts « Liberté, Fraternité, Égalité » ont une signification chrétienne ; ils ont été détournés par la Révolution française maçonnique. En ce qui concerne le concept de « liberté », les Saintes Écritures enseignent que la vraie liberté est la libération du plus grand esclavage, c’est-à-dire l’esclavage du diable et du péché et l’ignorance des vérités divines : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32) ; « Si donc le fils vous met en liberté, vous serez vraiment libres » (Jn 8, 36). La liberté que donne Jésus-Christ est un don de son œuvre rédemptrice : « En effet, la créature aussi sera elle-même délivrée de cet asservissement à la corruption, pour participer à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. » (Rm 8, 21). La liberté que Dieu donne est un don surnaturel du Saint-Esprit, l’Esprit de Vérité : « Or le Seigneur est l'Esprit, et où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. » (2 Cor 3, 17). La vraie fraternité n’est pas la fraternité de ceux qui sont nés du sang, de la chair et de la volonté du vieil Adam, mais plutôt la fraternité de ceux qui sont nés de Dieu (voir Jn 1, 13) et qui sont frères dans le Christ, le nouvel Adam (voir Rm 5, 14). « Ceux qu’il a connus par sa prescience, il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils, afin qu’il fût lui-même le premier-né entre des frères nombreux » (Rm 8, 29). 

Le concept chrétien de la véritable « égalité » signifie que tous les pécheurs ont également besoin d’être sauvés dans le Christ : « Il n’y a pas de distinction, parce que tous ont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu » (Rm 3, 22-23). Tous les baptisés ont la même dignité objective en tant que fils adoptifs de Dieu : « Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi en Jésus-Christ. Il n’y a plus ni Juif ni Gentil ; il n’y a plus ni esclave ni homme libre ; il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ » (Gal 3, 26,28). Car « vous avez dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, et revêtu l’homme nouveau, qui se renouvelle sans cesse selon la science parfaite à l’image de celui qui l’a créé. Dans ce renouvellement il n’y a plus ni Grec ou Juif, ni circoncis ou incirconcis, ni barbare ou Scythe, ni esclave ou homme libre ; mais le Christ est tout en tous » (Col 3, 9-11). Tous les hommes se tiendront de même égaux devant le jugement de Dieu, car « nulle créature n'est invisible en sa présence ; mais tout est à nu et à découvert aux yeux de celui à qui nous devons rendre compte » (Hébreux 4:13). « Chacun sera récompensé par le Seigneur du  bien qu’il aura fait, qu’il soit esclave, ou qu’il soit libre. Votre Maître ne fait pas acception des personnes » (Eph 6:8.9).

Le sens altéré du concept de liberté et d’égalité introduit par l’Assemblée nationale de la Révolution française a été immédiatement condamné par le pape Pie VI. En le condamnant, le magistère de l’Église a simultanément exprimé le vrai sens de la liberté et de l’égalité. Pie VI l’affirmait ainsi :

« L’Assemblée nationale établit, comme un droit de l’homme en société, cette liberté absolue, qui non-seulement assure le droit de n’être point inquiété sur ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de penser, de dire, d’écrire et même de faire imprimer impunément en matière de religion tout ce que peut suggérer l’imagination la plus déréglée : droit monstrueux, qui paraît cependant à l’Assemblée résulter de l’égalité et de la liberté naturelles à tous les hommes. Mais que pouvait-il y avoir de plus insensé, que d’établir parmi les hommes cette égalité et cette liberté effrénée qui étouffe complètement la raison, le don le plus précieux que la nature ait fait à l’homme, et le seul qui le distingue des animaux. Dieu, après avoir créé l’homme, après l’avoir établi dans un lieu de délices, ne le menaça-t-il pas de la mort s’il mangeait du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal ? Et par cette première défense ne mit-il pas des bornes à sa liberté ? Lorsque dans la suite sa désobéissance l’eut rendu coupable, ne lui imposa-t-il pas de nouvelles obligations par l’organe de Moïse ? et quoiqu’il eût laissé à son libre arbitre le pouvoir de se déterminer pour le bien ou pour le mal, ne l’environna-t-il pas “de préceptes et de commandements, qui pouvaient le sauver s’il voulait les accomplir ?” Où est donc cette liberté de penser et d’agir que l’Assemblée nationale accorde à l’homme social comme un droit imprescriptible de la nature ? Ce droit chimérique n’est-il pas contraire aux droits du Créateur suprême, à qui nous devons l’existence et tout ce que nous possédons ? Peut-on d’ailleurs ignorer que l’homme n’a pas été créé pour lui seul, mais pour être utile à ses semblables ? » (Bref Quod Aliquantum, 10 mars 1791).

Dans sa monumentale encyclique sur la franc-maçonnerie, Humanum Genus, Léon XIII a expliqué la véritable signification chrétienne de « liberté, fraternité et égalité », telle qu’elle est réalisée dans le Tiers Ordre de Saint François, rejetant ainsi explicitement la signification déformée par la franc-maçonnerie. Léon XIII écrit :

« Nous profitons à dessein de la nouvelle occasion qui Nous est offerte d'insister sur la recommandation déjà faite par Nous en faveur du tiers ordre de saint François. (…) Un grand nombre de fruits peuvent en être attendus et le principal est de conduire les âmes à la liberté, à la fraternité, à l’égalité juridique, non selon l’absurde façon dont les francs-maçons entendent ces choses, mais telles que Jésus Christ a voulu enrichir le genre humain et que saint François les a mises en pratique. Nous parlons donc ici de la liberté des enfants de Dieu au nom de laquelle Nous refusons d’obéir à des maîtres iniques qui s'appellent Satan et les mauvaises passions. Nous parlons de la fraternité qui nous rattache à Dieu comme au Créateur et Père de tous les hommes. Nous parlons de l’égalité qui, établie sur les fondements de la justice et de la charité, ne rêve pas de supprimer toute distinction entre les hommes, mais excelle à faire, de la variété des conditions et des devoirs de la vie, une harmonie admirable et une sorte de merveilleux concert dont profitent naturellement les intérêts et la dignité de la vie civile » (n° 34).

Il est regrettable que le Pape François ait utilisé cette devise idéologique centrale de la franc-maçonnerie même comme un simple sous-titre dans un chapitre des Fratelli Tutti (voir nn.103-105), sans présenter la clarification et la distinction nécessaires pour éviter tout malentendu et toute instrumentalisation.

Vous avez abondamment parlé de la façon dont les papes, y compris le pape François (Discours aux jeunes à Turin, 15 juin 2015), ont condamné la franc-maçonnerie au cours des siècles. Voyez-vous des similitudes ou des recoupements entre l’idée franc-maçonne de la fraternité et celle proposée dans cette nouvelle encyclique ?

Dans un communiqué destiné aux médias, la Grande Loge d’Espagne a exprimé sa satisfaction quant à la dernière encyclique du Pape François, Fratelli Tutti, déclarant que le Pape a adopté le concept franc-maçon de fraternité et a éloigné l’Église catholique de ses anciennes positions. Voici ce qu’affirme ce communiqué :

« Il y a 300 ans naissait la franc-maçonnerie moderne. Le grand principe de cette école initiatique n’a pas changé en trois siècles : la construction d’une fraternité universelle où les êtres humains s’appellent frères au-delà de leurs croyances spécifiques, de leurs idéologies, de la couleur de leur peau, de leur extraction sociale, de leur langue, de leur culture ou de leur nationalité. Ce rêve fraternel s’est heurté au fondamentalisme religieux qui, dans le cas de l’Église catholique, a conduit à des textes sévères au XIXe siècle condamnant la tolérance de la franc-maçonnerie. La dernière encyclique du pape François montre à quel point l’Eglise catholique actuelle est éloignée de ses anciennes positions. Dans Fratelli Tutti, le pape embrasse la Fraternité universelle, le grand principe de la franc-maçonnerie moderne. »

Les similitudes et les recoupements entre l’idée maçonnique de la fraternité et celle proposée dans Fratelli Tutti sont frappants. En substance, le pape François présente une fraternité simplement terrestre et temporelle de chair et de sang sur le plan naturel. Il s’agit en fin de compte d’une fraternité fondée et née du premier Adam, et non du Christ, le nouvel Adam. Cette perspective est formulée dans les déclarations suivantes de Fratelli Tutti : « Je forme le vœu que (…) nous puissions tous ensemble faire renaître un désir universel d’humanité » (n° 8) ; et « le nombre toujours croissant d’interconnexions et de communications qui enveloppent notre planète rend plus palpable la conscience (…) du partage d’un destin commun entre les nations de la terre. Dans les dynamismes de l’histoire, de même que dans la diversité des ethnies, des sociétés et des cultures, nous voyons ainsi semée la vocation à former une communauté composée de frères qui s’accueillent réciproquement, en prenant soin les uns des autres » (n° 96).

Une fraternité universelle et simplement naturaliste, fondée sur les liens du sang et de la nature, est au cœur de la théorie et de la pratique de la franc-maçonnerie. Un célèbre franc-maçon français, le marquis de La Tierce, écrivait dans son introduction à la traduction des premières Constitutions des francs-maçons d’Anderson, que la fraternité universelle signifie « une religion universelle, sur laquelle tous les hommes sont d’accord. Elle consiste à être bons, sincères, modestes et gens d’honneur, par quelque dénomination ou croyance particulière qu’on puisse être distingué » (voir Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine 1997/44-2, 197). Selon La Tierce, le but de la franc-maçonnerie consiste à permettre aux individus de toutes les nations d’entrer dans une seule fraternité (voir Histoire de Franc-maçons contenant les obligations et statuts de la très vénérable confraternité de la Maçonnerie, 1847, I, 159). Le même auteur l’a écrit de façon très explicite : « C’est pour faire revivre et répandre ces essentielles maximes prises dans la nature de l’homme, que notre société fut d’abord établie » (voir ibid., 158).

Le pape Léon XIII a désigné précisément le naturalisme en tant que caractéristique centrale de la franc-maçonnerie, puisqu’elle poursuit comme but de « substituer » à la « discipline religieuse et sociale qui est née des institutions chrétiennes », « une nouvelle (discipline) façonnée à leurs idées et dont les principes fondamentaux et les lois sont empruntées au naturalisme » (Encyclique Humanum Genus, 10). Tel est le principal dogme de la franc-maçonnerie : « Il n’y a qu’une seule religion, une vraie, une naturelle, la religion de l’humanité » (voir Henri Delassus, La Conjuration Antichrétienne, Lille 1910, tome 3, p. 816). Du point de vue religieux et spirituel, le naturalisme est l’une des plus grandes tentations et tromperies par lesquelles Satan éloigne les hommes du royaume du Christ, du royaume de la grâce et de la vie surnaturelle. Sans la proclamation des droits de Dieu, les droits du Christ-Roi sur tous les hommes et toutes les nations, les droits des hommes, le bien-être social, la justice et la paix manqueront d’une garantie solide. Léon XIII a affirmé à juste titre :

« Assez longtemps la foule a entendu parler de ce qu’on appelle les droits de l’homme ; qu’elle entende parler quelquefois des droits de Dieu. (…) Qu’Il abaisse un regard propice sur ce siècle, qui, certes, a beaucoup péché, mais qui aussi a beaucoup expié par les épreuves qu’il a endurées ; que sa bienveillance embrasse les hommes de tout pays et de toute race, et qu’Il se souvienne de sa parole : Quand J’aurai été élevé de terre, J’attirerai tout à Moi (Jn 12, 32) » (Encyclique Tametsi Futura Prospicientibus, 13).

Fratelli Tutti propose une critique de la politique, tant du libéralisme que du populisme, et inclut de nombreux tropes anti-Trump. Pensez-vous qu’il s’agit d’un document politique qui a été programmé pour sortir en vue de l’élections présidentielle américaines de novembre ?

Je pense que le Pape François ferait bien de suivre l’exemple des Apôtres et la grande tradition de l’Eglise en ne proposant pas de modèles politiques et économiques concrets et transitoires. Le pape Jean-Paul II a dit à juste titre : « L’Église ne propose pas des systèmes ou des programmes économiques et politiques », et « l’Église apporte sa première contribution à la solution du problème urgent du développement quand elle proclame la vérité sur le Christ, sur elle-même et sur l'homme » (Encyclique Sollicitudo Rei Socialis, 41). Le pape Léon XIII a enseigné que « les catholiques, comme tout citoyen, sont libres de préférer une forme de gouvernement à une autre » (voir l’encyclique Immortale Dei). On retrouve le même enseignement dans les documents du Concile Vatican II : « L’Église, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique » (Gaudium et Spes, 76).

Excellence, souhaitez-vous ajouter une dernière réflexion ?

Vu dans son ensemble, Fratelli Tutti donne la triste impression qu’au prix d’une aspiration universelle à la fraternité pour la paix mondiale et le vivre ensemble (considérée comme bonne et sincère), la proclamation du caractère unique de Jésus-Christ comme seul Sauveur et Roi de toute l’humanité et de toutes les nations a été sacrifiée. Comme il aurait été nécessaire et bénéfique, pour l’ensemble de l’humanité, que le pape François proclame dans cette encyclique sociale qui est la sienne, ainsi que tous les Apôtres, les Pères de l’Église et les Papes l’ont fait, aux hommes de toutes nations et religions cette vérité : « Le plus grand bénéfice et le plus grand bonheur est d’accepter Jésus-Christ, Dieu et homme, le seul Sauveur et de croire en Lui. » Une nouvelle encyclique sociale devrait aujourd’hui également faire écho à ces paroles de la première encyclique sociale de l’Église, Rerum Novarum :

« Ainsi, il n’est pas douteux que la société civile des hommes ait été  foncièrement renouvelée par les institutions chrétiennes ; qu’enfin c’est Jésus-Christ qui a été le principe de ces bienfaits et qui en doit être la fin ; car de même que tout est parti de lui, ainsi tout doit lui être rapporté. Quand donc l’Evangile eut rayonné dans le monde, quand les peuples eurent appris le grand mystère de l'Incarnation du Verbe et de la Rédemption des hommes, la vie de Jésus-Christ, Dieu et homme, envahit les sociétés et les imprégna tout entières de sa foi, de ses maximes et de ses lois. C'est pourquoi, si la société humaine doit être guérie, elle ne le sera que par le retour à la vie et aux institutions du christianisme » (n° 27).  

Cet enseignement fait écho à l’ensemble de la tradition catholique, qui remonte à saint Augustin, qui, déjà, écrivait :

« Que ceux qui disent que la doctrine du Christ est incompatible avec le bien de l’État, nous donnent une armée composée de soldats tels que la doctrine du Christ exige qu’ils soient ; qu’ils nous donnent de tels sujets, de tels maris et femmes, de tels parents et enfants, de tels maîtres et serviteurs, de tels rois, de tels juges – in fine, même de tels contribuables et collecteurs d’impôts, comme la religion chrétienne l’a enseigné aux hommes, et qu’ils osent ensuite dire qu’elle est contraire au bien de l’État ; qu’au contraire ils n’hésitent plus à confesser que cette doctrine, si elle était suivie, serait le salut de la chose publique » (Ep. 138 ad Marcellinum, 2, 15).

L’encyclique Fratelli Tutti représente une solution d’urgence purement humaine, et limite l’humanité à l’horizon d’une aspiration universelle à une fraternité naturaliste. Une telle solution n’aura pas d’effets de guérison durables, car elle n’est pas fondée sur la proclamation explicite de Jésus-Christ comme le Dieu incarné et l’unique voie de salut. L’Église, même dans son enseignement social, doit construire la Maison de Dieu, qui est le Royaume de Jésus-Christ dans le mystère de son Église et de sa royauté sociale. L’Église n’a pas pour mission de construire une « nouvelle humanité » sur le plan naturaliste (voir Fratelli Tutti, n° 127), ni « la promotion de l’homme et de la fraternité universelle » (Fratelli Tutti, n° 276), ni de construire un « monde nouveau » pour la justice et la paix temporelles (voir Fratelli Tutti, n° 278). Dans une certaine mesure, on peut appliquer à Fratelli Tutti ces paroles de la Sainte Écriture : "Si le Seigneur ne bâtit la maison, les bâtisseurs travaillent en vain. Si l’Éternel ne garde la ville, c’est en vain que veillent les gardes » (Psaume 126, 1). Ces paroles du Serviteur de Dieu, le prêtre italien Don Dolindo Ruotolo (+1970), dans sa lettre au Pape Pie XI, sont pleines d’une véritable puissance prophétique et conviennent à la situation actuelle de l’Église et du monde :

« Les maux les plus graves menacent l’Église et le monde. On n’écartera pas ces maux par des solutions d’urgence humaines, mais uniquement par la vie divine de Jésus en nous. Une grande bataille commence entre le bien et le mal, entre l’ordre et le désordre, entre la vérité et l’erreur, entre l’Église et l’apostasie. Les prêtres gémissent sous la désolation d’une vie inerte, les religieux sont devenus pauvres quant à la vie sainte. Les pasteurs, les évêques, sont endormis. Ils se traînent et n’ont pas la force d’animer leur troupeau, qui est dispersé » (Lettre du 23 décembre 1924).

En un épisode célèbre, saint François priait dans la chapelle de Saint-Damien, à Assise. Il entendit le Christ lui dire depuis le crucifix : « Va, répare mon Église, tu le vois, elle tombe en ruine » (voir Legenda major 2, 1). Saint Bonaventure atteste que le pape Innocent III « avait vu la basilique du Latran prête à s’écrouler ; mais un pauvre homme, petit et d’aspect misérable, la soutenait de l’épaule pour empêcher l’effondrement. “Voilà vraiment, dit-il, celui qui, par son action et son enseignement, soutiendra l’Église du Christ !” » (Legenda major 3, 10). Aujourd’hui, l’Église de Rome se trouve dans une semblable situation d’effondrement spirituel, en raison de la torpeur spirituelle de la majorité des bergers de l’Église, de l’absorption excessive du pape lui-même dans les affaires temporelles et de ses efforts pour faire renaître l’aspiration universelle à une fraternité mondaine et naturaliste (Fratelli Tutti, n° 8).

Que le Seigneur permette, par l’intercession de saint François, que le pape François vienne offrir un exemple à tous les évêques, en proclamant à nouveau avec vigueur ces paroles de Notre Seigneur : « Que servirait à l’homme de gagner le monde entier et de perdre son âme ? » (Mc 8, 36), et en répétant avec sainte Hilaire de Poitiers : « Il n’y a rien de si calamiteux pour le monde que de n’avoir pas reçu Jésus-Christ ! » [quid mundo tam periculosum, quam non recepisse Christum !] (Dans Mt 18).



© leblogdejeannesmits pour la traduction.

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19 mai, 2020

Analyse de l’ordonnance du Conseil d’Etat ordonnant la reprise des cultes publics

Le Conseil d’État français a ordonné au Premier ministre, Edouard Philippe – à la grande surprise des médias et même des évêques, semble-t-il – de modifier le décret interdisant les cultes publics dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire dans un délai de huit jours, dans une décision historique qui reconnaît les droits spécifiques attachés à la « liberté fondamentale » du culte public. D’ici à la semaine prochaine, les églises françaises devraient être autorisées à organiser des messes publiques et autres cérémonies religieuses, qui sont suspendues depuis la mi-mars en raison de la pandémie de COVID-19, au motif que leur interdiction n’est plus proportionnée à la guerre contre le coronavirus déclarée par Emmanuel Macron le 16 mars dernier.

La plus haute autorité administrative française a déclaré que le droit de se joindre à un rassemblement ou à une réunion dans les lieux de culte – et pas seulement celui de prier chez soi ou de prier individuellement dans un tel lieu de culte – « est une composante essentielle de la liberté de culte », et que la limitation de ces rassemblements constitue « une atteinte » grave et manifestement illégale » à cette liberté.

Cette décision est une gifle pour le gouvernement français, qui a montré le côté le plus sombre de son laïcisme en maintenant sine die des mesures strictes contre le culte religieux, et en particulier le culte catholique, malgré un déconfinement assez large qui a permis aux écoles primaires, aux commerces, aux boutiques et à la plupart des centres commerciaux ainsi qu’aux bibliothèques et aux petits musées de rouvrir depuis le 11 mai.

La décision est aussi une claque pour les évêques de France et leur « conférence » qui a fini – comme le montre de manière éclatante cette affaire – par phagocyter le pouvoir d’appréciation et de gouvernement de chaque évêque dans et pour son diocèse –, qui se sont délibérément abstenus d’attaquer le décret du 11 mai devant les tribunaux.

Au lieu de cela, le 1er mai, lorsque Edouard Philippe, détaillant les modalités de déconfinement, a annoncé sans ménagement qu’il n’y aurait « pas de messe avant le 2 juin », le président de la conférence épiscopale, Eric de Moulins-Beaufort, s’est contenté de faire une remarque : « On peut trouver cette décision exagérément prudente, mais il faut quand même l’appliquer. »

Eh bien, elle n’était pas « exagérément prudente » : elle était illégale et contraire aux droits des catholiques en France !

Le décret du 11 mai était allé encore plus loin en omettant de donner une date pour le retour du culte public.

Il faut rendre ici hommage à Bruno Gollnisch, l’un des requérants devant le Conseil d’Etat, qui a été le premier à travailler sur un recours. (Je mets à part celui de Civitas, intervenu très tardivement contre le premier décret de confinement du mois de mars.)

L’AGRIF, d’une part, puis quatre instituts sacerdotaux ou religieux attachés à la liturgie traditionnelle – la Fraternité Saint-Pierre, les Amis de l’Institut du Christ Roi Souverain Prêtre représentés par deux chanoines de l’ICRSP, l’Institut du Bon Pasteur, et la Fraternité dominicaine Saint-Vincent-Ferrier – qui se sont associés d’autre part, ont eux aussi choisi de saisir le Conseil d’Etat selon la procédure du référé-liberté pour plaider en faveur des droits des fidèles.

La Fraternité Saint-Pie X (FSSPX) a également fait un recours d’urgence, demandant notamment le droit d’organiser des messes en plein air sur des terrains publics ou privés. Le Conseil d’État n’a pas voulu répondre définitivement à cette question, affirmant que « l’incertitude » quant à l’usage de ces lieux pour des messes publiques ne sont

Le PCD, ainsi qu’un groupe traditionaliste, Civitas et un groupe de laïcs catholiques de Metz dans l’Est de la France, ont également présenté leurs arguments devant le Conseil d’Etat.

La plupart portait sur l’atteinte manifestement illégale à la liberté de culte, avec des variations et des focalisations un peu différentes selon les requérants.

Les demandes des groupes et des individus cités ci-dessus ont été présentées du 12 au 14 mai et ont fait l’objet d’une large publicité, en vue de l’audience qui devait regrouper l’ensemble des requêtes vendredi dernier.

Sachant que tout citoyen ou groupe de citoyen peut agir devant le Conseil d’Etat dans ce cadre, « les évêques » de France, ou au moins certains d’entre eux auraient pu facilement présenter leur propre demande à ce stade. Ils ne l’ont pas fait, malgré la force des arguments contre le maintien du « confinement » des messes.

Dans une interview accordée à La Croix, quotidien officieux des évêques de France, le porte-parole et secrétaire général de la conférence épiscopale, le père Thierry Magnin, a réagi « sobrement » à la nouvelle de la victoire des catholiques devant le Conseil d’Etat, pour reprendre l’expression du journaliste Arnaud Bevilacqua. Il serait plus juste de qualifier sa réaction de « distante » – comme le veut l’époque, hélas.

Le père Magnin a donc déclaré :

« Nous avons pris acte de cette ordonnance et nous pensons qu’elle est juste. Elle va d’ailleurs dans le sens d’une lettre que le président de la CEF Mgr Éric de Moulins-Beaufort a envoyée au premier ministre, vendredi 15 mai. Nous n’avions pas saisi le Conseil d’État mais nous avions tenu à marquer notre position. Le Conseil d’État va pleinement dans ce sens. Il dit, en effet, que le gouvernement est allé trop loin dans l’interdiction. Notre position n’a jamais été d’entrer dans un bras de fer avec le gouvernement. C’est tout le sens de la lettre de Mgr de Moulins Beaufort. Il ne s’agit pas de faire cocorico, même si évidemment, nous trouvons que cet avis va dans le bon sens. Nous avons toujours été en lien direct avec le gouvernement. J’ai encore envoyé moi-même aujourd’hui, lundi 18 mai, des propositions affinées pour encadrer la reprise des cultes. »

Pas de cocorico ? Pas de bras de fer alors que tous les requérants – représentant un grand nombre de catholiques en France – avaient compris sans difficulté qu’on portait illégalement, et donc scandaleusement atteinte à la liberté de culte en France ? Et qu’ils ont en quelque sorte contraint la plus haute juridiction administrative à l’écrire noir sur blanc ?

Pendant ce temps, les négociations en coulisses des évêques de France (pris collectivement en leur « conférence ») ont donné zéro résultat…

Le P. Magnin a également déclaré à La Croix :

« Nous allons continuer de travailler intelligemment ensemble. La lettre de Mgr de Moulins-Beaufort au premier ministre était claire et dans le cadre des relations que nous essayons d’entretenir où l’on peut se dire les choses en confiance. Je ne crois pas que le gouvernement ait eu la volonté de minimiser la liberté de culte. Les associations qui ont saisi le Conseil d’État ont fait ce recours et nous, nous avons fait autrement en écrivant au premier ministre car nous sommes en dialogue et qu’il y avait la perspective d’une nouvelle rencontre avec le président le 25 mai en compagnie des autres cultes. Ces associations ont fait ce qu’elles ont jugé bon, il y a plusieurs façons de faire. Nous n’avons pas envisagé de déposer un recours devant le Conseil d’État mais Mgr de Moulins-Beaufort a souligné qu’il existait un problème juridique, qui a finalement été soulevé par le Conseil d’État. »
Il semble bien que les dirigeants et « commissaires » des évêques français soient quelque peu mal à l’aise avec la procédure qui a court-circuité leurs entretiens inter-religieux, et surtout infructueux, avec les autorités. Continuer de croire que le gouvernement n’a pas eu la volonté de minimiser la liberté de culte, alors que cette liberté essentielle a été manifestement bafouée et méprisée, relève tout de même d’une soumission remarquable au laïcisme et au sécularisme.

Cette attitude de la part de la hiérarchie catholique centrale française explique sans doute pourquoi certains évêques, qui ont ouvertement et fortement dénoncé l’interdiction du culte public, ont décidé de ne pas se joindre à la procédure.

Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, Lescar et Oloron, tweetait lundi soir : « Je me réjouis de la décision du Conseil d’Etat d'ordonner au gouvernement français de lever l’interdiction générale de réunion dans les lieux de culte. Merci à tous ceux qui en ont été les artisans et merci au Seigneur qui a inspiré ce juste combat. »

Mgr Bernard Ginoux, évêque de Montauban, a tweeté lundi soir : « #Conseil d’État. La justice est rendue. Merci à ceux qui ont agi pour cela. Maintenant attention à  la mise en pratique et au risque d'autres atteintes à la liberté. » Il avait récemment qualifié l’interdiction des messes publiques de « totalement absurde », ajoutant : « Nous ne pouvons pas subir un ordre contraire au bon sens. Ça suffit. » A peine la décision connue il avait tweeté : « Merci à  la justice qui reconnaît l'atteinte “grave et illégale à la liberté de culte”. »

Dans Famille chrétienne, Mgr Matthieu Rougé, le jeune évêque de Nanterre a déclarer trouver « important et réjouissant que le Conseil d’Etat rappelle avec force que « la liberté de culte, qui est une liberté fondamentale, comporte également parmi ses composantes essentielles le droit de participer collectivement à des cérémonies, en particulier dans les lieux de culte ».

« Grâce à ce cadre juridique clairement rappelé, nous allons pouvoir avancer vite », a-t-il ajouté. Sans désavouer le « dialogue » de l’Eglise de France avec les autorités, il a souligné qu’« un recours devant le Conseil d’Etat n’est agressif pour personne ».

A la question de savoir s’il n’était pas « dangereux de laisser à des associations traditionalistes le soin de défendre la liberté de culte pour les catholiques », Mgr Rougé a répondu :

« Comment ne pas saluer la détermination des acteurs de ce processus juridique ? J’ai eu l’occasion d’être en relation avec plusieurs d’entre eux. Sans doute est-il plus facile pour des groupes particuliers de faire une telle démarche que pour ceux qui ont la charge de l’institution tout entière. Je me demande cependant si nous ne manquons pas de culture juridique : un recours devant le Conseil d’Etat n’est agressif pour personne. Il permet tout simplement un discernement serein et rationnel face à une différence d’analyse. »

Les termes sont diplomatiques mais le sens est clair : les évêques de France ont omis de jouer une carte importante…

Devant le Conseil d’Etat, tant les instituts et fraternités sacerdotales traditionnels que l’AGRIF ont cité le Catéchisme de l’Église catholique afin de souligner pourquoi les catholiques ont un besoin spirituel urgent de la Messe, à laquelle ils doivent assister en personne : pendant la Messe, ont-ils plaidé, le sacrifice de la Croix est renouvelé, c’est là que les chrétiens peuvent recevoir le corps et le sang, l’âme et la divinité de Jésus-Christ dans la communion, comme une nourriture spirituelle nécessaire.

Il peut sembler étrange de soulever cet argument devant les juges administratifs qui contrôlent l’activité des pouvoirs publics d’une République laïque et même laïciste comme l’est la république française. Me Jérôme Triomphe, l’un des avocats des instituts sacerdotaux, souligne qu’il était nécessaire d’expliquer les besoins spécifiques des catholiques afin de prouver au Conseil d’État que non seulement une liberté fondamentale telle que la liberté de culte avait été radicalement restreinte – et cela peut être autorisé pour des raisons proportionnées face à une urgence sanitaire – mais qu’il y avait une raison « urgente » de mettre un terme à cette restriction.

Une raison propre aux catholiques, en l’occurrence.

Il est intéressant de noter que les juges du Conseil d’État ont mis l’accent sur la liberté religieuse et la liberté de culte des croyants pour dire que « l’interdiction absolue et générale » décrétée le 11 mai (à l’exception des funérailles, qui sont possibles depuis le début de l’enfermement avec une assistance limitée à 20 perosnnes) était illégale parce que des mesures moins strictes pouvaient être appliquées tout en préservant la santé publique.

Ils ont rejeté les arguments du représentant du gouvernement concernant un certain nombre d’autres lieux publics, tels que les centres sportifs, les salles de danse et les restaurants, qui ne peuvent pas recevoir le public jusqu’à nouvel ordre, non seulement en raison des activités concernées, mais aussi parce que la liberté de culte est « essentielle » et protégée par les traités internationaux, la constitution française et les lois d’une manière spécifique, alors que ces activités ne le sont pas.

Les juges ont pris en compte le fait que les rassemblements de 10 personnes au maximum sont désormais autorisés dans d’autres lieux publics.

Dans une déclaration à LifeSite, Jérôme Triomphe a déclaré : « Cette victoire est une décision de principe très importante en ce qui concerne les droits fondamentaux du culte, dont le gouvernement français avait estimé qu’ils n’étaient pas essentiels pour les droits des croyants. Il est tout aussi essentiel pour un catholique de recevoir une nourriture spirituelle, en particulier par la Communion sacramentelle, que de prendre une nourriture physique, car l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu. »

Le Conseil d’Etat constate dans son ordonnance qu’il ne faut pas faire un parallèle entre le rassemblement évangélique dans l’Est de la France qui avait donné lieu à une dissémination du COVID-19 en France parce qu’à l’époque, il n’y avait pas un important dispositif de sécurité pour l’éviter comme c’est le cas aujourd’hui, d’autant que ce rassemblement n’était « pas représentatif de l’ensemble des cérémonies de culte ».

Il constate que d’autres lieux et activités potentiellement à risque – transports, vente, bibliothèques, écoles – peuvent recevoir le public dans des conditions moins restrictives que celles limitant sa présence à 10 personnes, à condition de prévoir 4 m2 « sans contact » par personne, « au regard de motifs économiques,
éducatifs et culturels ».

Le Conseil d’Etat note que d’autres établissements restent soumis à l’interdiction d’ouverture au public, mais précise – et c’est très important : « les activités qui y sont exercées ne sont pas de même nature et les libertés fondamentales qui sont en jeu ne sont pas les mêmes » que celles relatives au culte public.

Quatrième point : le Conseil d’Etat note que l’interdiction du culte public dans le décret du 11 mai « n’a pas été motivée par une éventuelle difficulté à élaborer des règles de sécurité adaptées aux activités en cause – certaines institutions religieuses ayant présenté des propositions en la matière depuis plusieurs semaines – ni par le risque que les responsables des établissements de culte ne puissent en faire assurer le respect ou que les autorités de l’Etat ne puissent exercer un contrôle effectif en la matière, ni encore par l’insuffisante disponibilité, durant cette première phase, du dispositif de traitement des chaînes
de contamination ».

Autrement dit, rien ne justifie qu’on interdise le culte alors que des solutions pouvaient être trouvées pour en réduire le risque à l’égard de l’épidémie de COVID-19 (ne parlons même pas du fait qu’elle semble bien être en voie de disparition).


Voici donc le cœur de l'ordonnance du Conseil d’Etat du 18 mai 2020, que je vous livre verbatim :

34. Dans ces conditions, les requérants sont fondés à soutenir, sans qu’il soit
besoin de se prononcer sur leurs autres moyens, que l’interdiction générale et absolue imposée par le III de l’article 10 du décret contesté, de tout rassemblement ou réunion dans les établissements de culte, sous la seule réserve des cérémonies funéraires pour lesquels la présence de vingt personnes est admise, présente, en l’état de l’instruction, alors que des mesures d’encadrement moins strictes sont possibles, notamment au regard de la tolérance des rassemblements de moins de 10 personnes dans les lieux publics, un caractère disproportionné au regard de l’objectif de préservation de la santé publique et constitue ainsi, eu égard au caractère essentiel de cette composante de la liberté de culte, une atteinte grave et manifestement illégale à cette dernière. 
35. Il résulte de l’instruction, et notamment des déclarations faites à l’audience par le représentant du ministre de l’intérieur que des mesures complémentaires pourraient s’avérer nécessaires si les dispositions contestées étaient suspendues, aux fins d’adapter les règles générales prévues par le décret, notamment en son article 1er et en son annexe I, aux particularités des activités religieuses. 
36. Par suite, les requérants sont recevables, en l’absence d’alternative pour sauvegarder la liberté de culte, et fondés à demander à ce qu’il soit enjoint au Premier ministre de modifier, en application de l’article L. 3131-15 du code de la santé publique, les dispositions du III de l’article 10 du décret n° 2020-548 du 11 mai 2020, en prenant les mesures strictement proportionnées aux risques sanitaires encourus et appropriées aux circonstances de temps et de lieu applicables en ce début de « déconfinement », pour encadrer les rassemblements et réunions dans les établissements de culte. Eu égard à la concertation requise avec les représentants des principaux cultes, il y a lieu de fixer, dans les circonstances de l’espèce, un délai de huit jours à compter de la notification de la présente ordonnance.



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