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24 mars, 2022

Mgr Schneider évoque les modalités de la Consécration de la Russie (et de l’Ukraine) au Cœur Immaculé de Marie, ce 25 mars

On entend ci et là des questions sur la « validité » de la consécration de la Russie et de l’Ukraine au Cœur Immaculé que fera demain, en la fête de l’Annonciation, le pape François. Les demandes de la Vierge seront-elles respectées ? Ne compromet-on pas l’efficacité de l’acte en ajoutant la mention du monde, de l’Ukraine ? Le pape ne devrait-il pas en même temps promouvoir la dévotion des « Cinq Premiers Samedis » ? D’aucuns vont jusqu’à redouter des catastrophes si tout n’est pas fait à la lettre.

Mgr Schneider a répondu aux questions de ma consœur Diane Montagna pour OnePeterFive ; j’ai traduit l’intégralité de leur entretien ci-dessous ainsi que les précisions ajoutées à la suite de la publication de l’acte de consécration que prononcera le pape François, en union avec un très grand nombre d’évêques.

Rien qu’en France, je compte aujourd’hui (après vérification personnelle) 78 évêques qui consacreront la Russie et l’Ukraine en union avec le pape le 25 mars, 78 sur 92 potentiels (je compte l'évêque aux armées et je déduis les sièges vacants !), soit près de 85 %, en attendant les dernières réponses. C’est énorme ! Paradoxe et humour du Bon Dieu : le fait que ce soit le pape François qui prenne cette décision (et aussi, plus sérieusement hélas, les souffrances de l’Ukraine) a facilité l’adhésion de l’épiscopat.

Comment imaginer que Notre Dame, la Très Sainte Vierge qui est notre Mère et dont le Cœur Immaculé brûle d’amour pour ses enfants puisse être insensible à nos cris ? Certes, elle a fait des demandes très précises, mais ne doutons pas que lors des consécrations précédentes, nettement plus éloignées de ce qui était demandé, elle a entendu les appels des papes successifs. Ne doutons pas que si les Européens libérés du joug soviétique ont recouvré des libertés c’est grâce à son intercession. Et aujourd’hui, voici que le pape François s’efforce de répondre à des éléments supplémentaires, parmi lesquels sans doute le plus important : nommer expressément la Russie.

Mgr Athanasius Schneider répond à nombre d’objections et rappelle en quelque sorte que nous ne sommes pas dans une démarche de formule magique ; nous ne devons pas non plus nous attendre à une sorte d’automatisme dans la réponse de Dieu. Nous savons simplement ce que nous avons à faire ; et nous avons l’assurance du triomphe du Cœur Immaculé – mais au moment où Dieu le voudra. – J.S.

*


A la suite de la publication aujourd’hui par le Vatican (en 35 langues) de l’Acte de Consécration au Cœur Immaculé de Marie que le Pape François utilisera le 25 mars, nous avons demandé à Mgr Athanasius Schneider s’il pense que la formule satisfait aux éléments essentiels de la demande de la Vierge à Fatima. Vous trouverez ci-dessous sa réponse, suivie de son entretien approfondi avec Diane Montagna sur la consécration de la Russie et de l’Ukraine.

(Mgr Athanasius Schneider) : Si on les compare avec la formulation des deux actes de consécration précédents, faits par le pape Pie XII (en 1952) et par le pape Jean-Paul II (en 1984), les mots et la forme de la consécration qui seront utilisés par le pape François le 25 mars expriment plus clairement les demandes de Notre-Dame de Fatima. Le pape François a même ajouté le mot « solennellement » à « consacrer », une expression qui manquait dans les formules de 1952 et 1984 :

1952 : « Nous consacrons aujourd’hui, de manière toute particulière, tous les peuples de Russie à ce même Cœur Immaculée » (Lettre apostolique de Pie XII, Sacro Vergente Anno, Consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie).

1984 : « Ô Mère des hommes et des peuples… Nous vous offrons et consacrons d’une manière spéciale les hommes et les nations qui ont particulièrement besoin de cette offrande et de cette consécration » (pape Jean-Paul II, Consécration des hommes et des nations).

2022 : « Mère de Dieu et notre Mère, nous confions et consacrons solennellement à ton Cœur immaculé nous-mêmes, l’Église et l’humanité tout entière, en particulier la Russie et l’Ukraine.» (Acte de consécration au Cœur Immaculé de Marie).

Notre Dame n’a pas dit que l’approbation pontificale de la communion de réparation des premiers samedis devait faire partie de la formule de consécration. Elle a demandé l’approbation pontificale de cette pratique uniquement en vue d’obtenir les fruits qu’elle a promis par l’acte de Consécration. L’approbation pontificale pourrait se manifester, par exemple, par un décret de la Pénitencerie Apostolique disant que les fidèles qui pratiquent la communion de réparation les cinq premiers samedis obtiendront une indulgence plénière. Un tel décret indique généralement qu’il a été approuvé par le Saint-Père.


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Voici ma traduction intégrale de l’entretien accordé par

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Diane Montagna : Excellence, pour les lecteurs qui ne sont pas familiers de l’histoire et des détails de la demande de Notre Dame à Fatima que la Russie soit consacrée à son Cœur Immaculé, que doivent-ils garder à l’esprit ?

Mgr Athanasius Schneider : Je propose aux lecteurs l’extrait suivant d’un article du Père David Francisquini, publié dans la revue brésilienne Revista Catolicismo (Nº 836, Agosto/2020), et intitulé « A consagração da Rússia foi efetivada como Nossa Senhora pediu ? » (« La consécration de la Russie a-t-elle été réalisée comme la Vierge l’a demandé ? »). A mon avis l’auteur fournit un résumé succinct des éléments essentiels. Il écrit :

Au cours de l’apparition du 13 juillet 1917, Notre Dame a dit aux enfants que Dieu allait « punir le monde de ses crimes, par le moyen de la guerre, de la famine et de persécutions contre l’Église et le Saint-Père. Afin de l’empêcher, Je viendrai demander la consécration de la Russie à mon Cœur Immaculé et la Communion réparatrice des premiers samedis. Si l’on répond à mes demandes, la Russie se convertira et on aura la paix. Sinon, elle répandra ses erreurs à travers le monde, provoquant des guerres et des persécutions contre l’Église. Les bons seront martyrisés, le Saint-Père aura beaucoup à souffrir, plusieurs nations seront anéanties. A la fin, mon Cœur Immaculé triomphera. Le Saint-Père me consacrera la Russie qui se convertira, et un certain temps de paix sera accordé au monde. »

Douze ans plus tard, le 13 juin 1929, alors qu’elle résidait à Tuy, en Espagne, Sœur Lucie a eu une vision au cours de laquelle la Vierge lui a dit : « Le moment est venu où Dieu demande au Saint-Père de faire, en union avec tous les Evêques du Monde, la Consécration de la Russie à Mon Cœur Immaculé, promettant de la sauver par ce moyen. »

Toujours en 1929, la voyante fit connaître cette demande au Pape Pie XI, et l’année suivante, elle écrivit à son confesseur, le Père José Bernardo Gonçalves S.J., rapportant que Notre Seigneur l’avait pressée de demander au Saint-Père l’approbation de la dévotion réparatrice des premiers samedis. Elle ajoutait : « Si je ne me trompe pas, le bon Dieu promet de mettre fin à la persécution en Russie si le Saint-Père daigne faire, et ordonne de même aux évêques du monde catholique de faire, un acte solennel et public de réparation et de consécration de la Russie aux très saints Cœurs de Jésus et de Marie. »

Plus tard, lors d’une nouvelle communication intime, Notre Seigneur se plaignait à Sœur Lucie : « Ils n’ont pas voulu accéder à ma demande. Comme le roi de France, ils se repentiront ; et ils le feront, mais il sera tard. La Russie aura déjà répandu ses erreurs dans le monde entier. » Dans une lettre à son confesseur, datée du 18 mai 1936, Sœur Lucie déclare : « Intimement, j’ai parlé à Notre-Seigneur de cette question ; et tout à l’heure, je lui ai demandé pourquoi il ne convertissait pas la Russie sans que Sa Sainteté fasse cette consécration. » Voici la réponse que Sœur Lucie reçut de Jésus : « Parce que je veux que toute mon Église reconnaisse cette consécration comme un triomphe du Cœur Immaculé de Marie, pour ensuite étendre sa vénération et placer, à côté de la dévotion de mon Divin Cœur, la dévotion de ce Cœur Immaculé. »
Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, Sœur Lucie s’est adressée directement au nouveau pape, Pie XII : « Au cours de plusieurs communications intimes, Notre-Seigneur n’a pas cessé d’insister sur cette demande, promettant dernièrement – si Votre Sainteté daigne faire la consécration du monde au Cœur Immaculé de Marie, avec une mention spéciale pour la Russie, et ordonner que, en union avec Votre Sainteté et en même temps, tous les évêques du monde la fassent aussi – d’abréger les jours de tribulation par lesquels il a résolu de punir les nations pour leurs crimes, par la guerre, la famine et diverses persécutions de la Sainte Église et de Votre Sainteté. »
Depuis 1984 et jusqu’à la chute du mur de Berlin, Sœur Lucie a soutenu qu’aucune des consécrations effectuées jusqu’alors n’avait été « valide » (dans le sens où elles auraient répondu aux exigences fixées par Notre Dame). Dans une interview accordée en 1985 à la revue Sol de Fátima, elle affirmait péremptoirement, à propos de celles réalisées par Jean-Paul II à Fatima (1982) et à Rome (1984) : « Il n’y a pas eu la participation de tous les évêques, et la Russie n’a pas été mentionnée. »

Dans une lettre datée du 8 novembre 1989, Sœur Lucie déclare : « Oui [la consécration] s’est déroulée comme la Vierge l’a demandé, depuis le 25 mars 1984. » Et lors d’une conversation du cardinal Tarcisio Bertone avec Sœur Lucie, celle-ci aurait déclaré : « J’ai déjà dit que la consécration souhaitée par la Vierge a été faite en 1984 et a été acceptée au Ciel. »


Excellence, comment expliquez-vous ce changement dans la pensée de Sœur Lucie en l’espace de quatre ans seulement ?

Dans l’article mentionné ci-dessus, le Père Francesquini propose cette réponse plausible :

Il est légitime de supposer que, en réévaluant l’acte de Jean-Paul II en 1984, Sœur Lucie s’est laissée influencer par l’atmosphère d’optimisme qui s’est répandue dans le monde après l’effondrement de l’Empire soviétique. Il convient de noter que Sœur Lucie n’a pas bénéficié du charisme d’infaillibilité dans l’interprétation du noble message qu’elle a reçu. Il appartient donc aux historiens, théologiens et pasteurs de l’Église d’analyser la cohérence de ces déclarations, recueillies par le cardinal Bertone, avec les déclarations antérieures de Sœur Lucie elle-même. Cependant, une chose est claire : les fruits de la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie, annoncée par Notre Dame, sont loin de s’être matérialisés. Il n’y a pas de paix dans le monde.

Votre Excellence, pensez-vous que la consécration de la Russie à Notre Dame a été faite ?

Dans le chapitre 19 de notre livre, Christus Vincit : Le triomphe du Christ sur les ténèbres de notre temps (Contretemps, 2020 pour l’édition française), nous avons abordé cette question. Je disais dans cet échange :

Comme nous le savons, le 24 mars 1984, le pape Jean-Paul II a consacré toute l’humanité au Cœur Immaculé en présence de la statue originale et réelle de Fatima, sur la place Saint-Pierre de Rome. Lors de cette consécration, il a fait la mention toute particulière des peuples dont la Vierge désire la consécration. Il s’agissait donc d’une consécration implicite de la Russie. 
Dans la cathédrale de Notre-Dame de Fatima à Karaganda, le centenaire de la première apparition de Notre-Dame à Fatima, le 13 mai 2017, a été célébré dans le cadre d’un congrès marial. Le pape François a envoyé pour cette occasion un légat papal, le cardinal Paul Josef Cordes, et dans son homélie, celui-ci a évoqué ce qu’il a appelé la consécration de la Russie au Cœur Immaculé, faite par Jean-Paul II en 1984. Le cardinal a dit que quelque temps après la consécration de 1984, il avait été invité par le pape à dîner dans ses appartements, et qu’au cours de cette rencontre il avait demandé au Saint-Père : « Pourquoi n’avez-vous pas consacré explicitement la Russie ? » Jean-Paul II lui répondit : « C’était mon intention. » Le pape ajouta que, en raison des préoccupations des diplomates du Vatican, il ne pouvait pas procéder à la consécration comme il l’avait initialement prévu, en consacrant la Russie de manière explicite. Nous pouvons donc voir que, en raison des conséquences politiques envisagées par la diplomatie du Vatican, le pape Jean-Paul II a fait cette consécration de manière implicite. Tels sont les faits. 
Sœur Lucie a été interrogée sur cet acte. Elle a répondu : « Le ciel l’a accepté. » Mais cette phrase de sœur Lucie, ou d’autres phrases similaires, ne signifient pas pour moi que cet acte fût le plus parfait. Bien sûr, quand un pape fait une si belle prière et une si belle consécration, le ciel l’accepte. Le ciel accepte toute prière sincère et belle. Mais cela ne signifie pas, à mon avis, qu’à l’avenir un acte de consécration plus parfait ne pourrait pas être fait, que le ciel recevra et acceptera également. 
Alors, croyez-vous que la consécration, telle que Notre Dame l’a demandée à Fatima, a été faite ou non ? 
Elle n’a pas encore été faite de la manière dont Notre Dame l’a demandée. À mon avis, la consécration doit être faite de façon plus parfaite, c’est-à-dire avec la mention explicite de la Russie en même temps que les autres conditions, exactes, que Notre Dame a précisées. J’espère et je crois qu’un jour, par un acte parfait de consécration de la Russie au Cœur Immaculé par un prochain pape, le ciel déversera de très abondantes grâces pour l’Église et pour l’humanité, et pour la pleine conversion de la Russie. (Christus Vincit, pp. 367-368).


Le Vatican a annoncé que le pape François consacrera la Russie et l’Ukraine au Cœur Immaculé de Marie le 25 mars, fête de l’Annonciation, au cours d’un office pénitentiel à 17 heures dans la basilique Saint-Pierre. Le Bureau de presse du Saint-Siège a informé les journalistes que la consécration elle-même aura probablement lieu vers 18 h 30 (Rome), c’est-à-dire à la fin de cet office. Le Vatican a également confirmé que le pape François a invité les évêques du monde entier, et leur clergé, à se joindre à lui pour cette consécration. Certaines personnes se demandent pourquoi le pape a choisi d’inclure l’Ukraine et si cette inclusion constitue un obstacle à la réalisation de la demande spécifique de la Vierge. Que diriez-vous à ceux qui s’interrogent à ce sujet ?

Compte tenu de la douloureuse guerre qui se déroule actuellement en Ukraine, il est tout à fait compréhensible que le pape François mentionne également l’Ukraine. Il faut également considérer qu’en juillet 1917, lorsque la Sainte Vierge a parlé pour la première fois de la consécration de la Russie, une grande partie du territoire de l’actuelle Ukraine appartenait à l’Empire russe, qui avait nommé certaines régions de ce territoire "Petite Russie" et "Russie du Sud". Si le pape ne mentionnait aujourd’hui que la Russie, une grande partie du territoire (c’est-à-dire la majorité de l’Ukraine actuelle), que la Vierge avait sous les yeux en juillet 1917, serait exclue de la consécration.

Certains ont fait valoir que, pour répondre fidèlement à la demande de la Vierge, le Pape doit « donner l’ordre » et non simplement « inviter » les évêques du monde entier à se joindre à lui pour consacrer la Russie au Cœur Immaculé. Comment répondriez-vous à cette inquiétude ? Quels sont, à votre avis, les éléments essentiels qui doivent être inclus dans la consécration, et ceux qui ne sont pas essentiels ?

Dans la demande de la Vierge, il faut distinguer les éléments essentiels des éléments secondaires. Les éléments essentiels, à mon avis, sont : la consécration au Cœur Immaculé de Marie (et pas seulement à la « Mère de Dieu » ou à la « Bienheureuse Vierge Marie ») ; la mention explicite de la Russie (la mention supplémentaire d’une autre nation proche de la Russie, ou de toutes les nations du monde, n’invalidera pas la consécration puisque l’élément essentiel « Russie » est inclus) ; qu’elle soit faite en union avec tous les évêques (cette union ne doit pas nécessairement inclure cent pour cent des évêques quantitativement parlant, mais tout l’épiscopat dans un sens moral. Dans un sens similaire, si le pape, dans le cadre d’un concile œcuménique, se joignait à une minorité doctrinalement saine et rejetait une majorité hétérodoxe, la doctrine ou le dogme promulgué serait l’enseignement de toute l’Église, même proclamé par le pape avec la minorité de l’épiscopat). La manière dont le pape convoque les évêques pour participer à l’acte de la consécration (que ce soit par une invitation formelle ou par un ordre explicite) est secondaire à mon avis.

La mention de la communion de réparation lors des cinq premiers samedis est-elle essentielle ?

Comme nous l’avons noté plus haut, lors de l’apparition du 13 juillet 1917, la Vierge a dit que pour prévenir les châtiments divins (la guerre, la faim et la persécution de l’Église et du Saint-Père), elle viendrait demander la consécration de la Russie à son Cœur Immaculé et la communion de réparation les premiers samedis. « Si l’on tient compte de mes demandes, disait-elle, la Russie sera convertie et il y aura la paix. » Plus tard, dans une lettre de 1929 à son confesseur, le Père José Bernardo Gonçalves S.J., Sœur Lucie rapporte que Notre Seigneur l’a poussée à demander au Saint-Père l’approbation de la dévotion réparatrice des premiers samedis. À mon avis, l’approbation de la pratique de la communion réparatrice des premiers samedis ne doit pas nécessairement être incluse explicitement dans la formule de consécration. L’approbation pontificale pourrait aussi se manifester, par exemple, par un décret de la Pénitencerie Apostolique, disant que les fidèles qui pratiquent la communion de réparation les cinq premiers samedis obtiendront une indulgence plénière. Un tel décret indique généralement qu’il a été approuvé par le Saint-Père.

La question de la révélation publique par rapport à la révélation privée est-elle également importante à garder à l’esprit ?

Il faut soigneusement distinguer entre la révélation divine publique et les révélations privées. Les messages des apparitions de Notre Dame à Fatima et plus tard, ceux adressés séparément à Sœur Lucie, bien que reconnus par l’Église comme ayant un caractère surnaturel, sont néanmoins une révélation privée. L’Église nous enseigne à cet égard :

« L’économie chrétienne, étant l’Alliance Nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle révélation publique n’est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus Christ » (Concile Vatican II, Dei Verbum, 4).

« Au fil des siècles il y a eu des révélations dites “privées”, dont certaines ont été reconnues par l’autorité de l’Église. Elles n’appartiennent cependant pas au dépôt de la foi. Leur rôle n’est pas d’“améliorer” ou de “compléter” la Révélation définitive du Christ, mais d’aider à en vivre plus pleinement à une certaine époque de l’histoire. Guidé par le Magistère de l’Église, le sens des fidèles sait discerner et accueillir ce qui dans ces révélations constitue un appel authentique du Christ ou de ses saints à l’Église. La foi chrétienne ne peut pas accepter des “révélations” qui prétendent dépasser ou corriger la Révélation dont le Christ est l’achèvement. C’est le cas de certaines religions non chrétiennes et aussi de certaines sectes récentes qui se fondent sur de telles “révélations” » (Catéchisme de l’Église catholique, n° 67).

Le Vatican n’a pas encore publié la prière de consécration qui sera utilisée le 25 mars, mais si elle contient les éléments essentiels, quels effets les fidèles doivent-ils attendre de la consécration ?

L’effet de l’acte de la Consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie, même accompli de manière parfaite selon la demande de la Vierge, ne doit pas être appréhendé comme s’il s’agissait d’un sacrement, dont l’effet provient de sa célébration valide (ex opere operato). Un acte de consécration, théologiquement parlant, est un sacramental (sacramentale), dont l’effet dépend principalement de la prière d’impétration de l’Église (ex opere operantis ecclesiae). La théologie catholique précise que les sacramentaux (sacramentalia) ne produisent pas la grâce mais la préparent. Un acte de consécration ne produit pas un effet automatique, immédiat et spectaculaire ou sensationnel. Dieu, dans sa Providence souveraine, sage et mystérieuse, se réserve le droit de déterminer le moment et la manière de réaliser les effets d’une consécration. Nous faisons bien de garder à l’esprit les paroles de Notre Seigneur : « Il ne vous appartient pas de connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité » (Ac 1, 7). La manière dont la Providence divine guide l’histoire du salut et l’histoire de son Église est généralement caractérisée par une croissance organique et graduelle. Notre tâche est de faire ce que la Mère de Dieu a dit ; le reste, c’est à la Providence de le déterminer selon des temps et des voies qui ne nous sont pas encore connus. Comme le disait saint Augustin, jusqu’au retour du Christ, « l’Église fera son pèlerinage au milieu des persécutions du monde et des consolations de Dieu » (cf. De civitate Dei, 18, 51).

A Fatima, au Portugal, la Mère de Dieu a révélé ceci : la Russie se convertira à l’unité catholique (Russland bekehrt sich zur Katholischen Einigkeit). La douloureuse division entre l’Église d’Orient et d’Occident a déjà arraché la Russie à la véritable Église du Christ depuis 900 ans. Des tentatives ont été faites plus d’une fois en vue de guérir cette vieille blessure faite au Corps mystique du Christ. La méchanceté, l’iniquité et la ruse humaines ont fait échouer les efforts les plus aimants et les plus nobles de l’Église catholique. Et maintenant, de façon inattendue, la très aimante Mère de Dieu prend l’affaire en main. Elle est apparue à Fatima à trois enfants. N’est-il pas frappant qu’elle ne soit pas apparue à de puissants chefs militaires érudits, mais à trois simples enfants de village ? Et elle a révélé ceci : la Russie se convertira à l’Église catholique !

Nous devons également espérer que la consécration de la Russie hâtera le triomphe du Cœur Immaculé de Marie, qui consistera en un authentique renouveau de la vie de l’Église catholique, c’est-à-dire en une nouvelle splendeur de la pureté de la foi catholique, du caractère sacré de la liturgie et de la sainteté de la vie chrétienne.

Enfin, nous devons espérer que la consécration de la Russie hâtera une ère de paix pour l’humanité. Cependant, la paix véritable et durable au sein de la société humaine ne sera établie que si le Christ règne sur la société humaine. Comme l’écrivait le Pape Pie XI : « Il apparaît ainsi clairement qu'il n'y a de paix du Christ que par le règne du Christ, et que le moyen le plus efficace de travailler au rétablissement de la paix est de restaurer le règne du Christ » (Encyclique Ubi arcano, 49).

Le secrétaire personnel du pape émérite Benoît XVI, Mgr Georg Gänswein, a confirmé que Benoît XVI se joindra au pape François et aux évêques du monde entier pour la consécration de la Russie et de l’Ukraine le 25 mars. Le Vatican a précisé qu’il la fera en privé depuis le monastère de Mater Ecclesiae, c’est-à-dire depuis la chapelle de sa résidence au Vatican. Que pensez-vous de cette nouvelle ?  

C’est une joie pour toute l’Eglise que l’ancien pape Benoît XVI qui, bien sûr, est l’un des membres les plus éminents de l’épiscopat mondial de notre époque, se joigne à la consécration de la Russie au Cœur Immaculé de Marie.




© leblogdejeannesmits pour la traduction.

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04 juillet, 2020

Mgr Carlo Maria Viganò répond à John-Henry Westen sur la validité du Concile Vatican II et l'attitude à avoir à son égard

Alors que Mgr Athanasius Schneider propose de rectifier certaines expressions ambiguës ou trompeuses du concile Vatican II, Mgr Viganó a adopté des termes plus radicaux à propos desquels le fondateur et directeur de LifeSiteNews, John-Henry Westen, l'a récemment interrogé. Je publie volontiers ci-dessous ma traduction des lettres qu'ils ont échangées ; traduction authentifiée par Mgr Viganò.

C'est une nouvelle étape dans les discussions à cœur ouvert sur « le Concile » menées désormais par ceux qui ont en quelque sorte longtemps vécu sous son empire. Certains, je le sais, notent que rien de très nouveau ne se dit par rapport aux critiques formulées dès les années 1960 par des ecclésiastiques et des laïcs qui avaient tout de suite perçu les menaces dont les textes conciliaires étaient porteurs vis-à-vis de la doctrine traditionnelle de l'Eglise, et qui se sont battus contre le saccage de la liturgie : je pense à Jean Madiran, à Mgr Marcel Lefebvre, à l'abbé Berto et tant d'autres, en France notamment.

Mais la nouveauté réside dans une libération de la parole et une prise de conscience qui ont, paradoxalement, été favorisées par le pontificat actuel. Des frontières se redessinent ou plus exactement deviennent plus perméables entre ceux qui ont le souci de l'Eglise et du salut des âmes.

Forcément, les approches sont diverses, comme en témoigne justement la différence des solutions proposées par Mgr Schneider et Mgr Viganò. Mais il faut comprendre qu'elles ne sont pas marginales : elles ont du poids, un poids que je qualifierais de providentiel dans les circonstances actuelles. – J.S.

*


Cher Monseigneur Viganò,

J’espère obtenir une clarification de votre part sur vos derniers textes concernant le concile Vatican II.

Dans votre texte du 9 juin, vous dites qu’« il est indéniable qu’à partir de Vatican II, une église parallèle a été construite, superposée et diamétralement opposée à la véritable Église du Christ »

Dans l’interview que vous avez ensuite accordée à Phil Lawler, celui-ci a posé la question suivante : « Quelle est la solution ? Mgr Schneider propose qu’un futur Pontife rejette les erreurs ; votre Excellence trouve cela insuffisant. Mais alors comment corriger les erreurs, de manière à maintenir l’autorité d’enseignement du Magistère ? »

Vous avez répondu : « Il appartiendra à l’un de ses Successeurs, le Vicaire du Christ, dans la plénitude de sa puissance apostolique, de reprendre le fil de la Tradition là où il a été coupé. Ce ne sera pas une défaite, mais un acte de vérité, d’humilité et de courage. L’autorité et l’infaillibilité du Successeur du Prince des Apôtres ressortiront intactes et reconfirmées. »

Il n’en résulte pas clairement si vous croyez que Vatican II est un concile invalide, et qui doit donc être complètement rejeté, ou si vous croyez que, tout en étant valide, ce concile contenait de nombreuses erreurs et qu’il serait plus profitable pour les fidèles qu’on le fasse oublier, afin qu’ils puissent plutôt s’inspirer de Vatican I et d’autres conciles pour s’en nourrir.
Je crois que cette clarification serait utile.

Dans le Christ et sa Mère bien-aimée,
JH

*


1er juillet 2020
In festo Pretiosissimi Sanguinis
Domini Nostri Iesu Christi


Cher John-Henry,

Je vous remercie pour votre lettre, qui me donne l’occasion de clarifier ce que j’ai déjà exprimé à propos de Vatican II. Cette question délicate fait intervenir d’éminentes personnalités ecclésiastiques, et un nombre non négligeable de laïcs érudits : j’espère que ma modeste contribution pourra aider à lever la chape d’équivoques qui pèse sur le Concile, et ainsi à aboutir à une solution partagée. 
Votre lettre part de ma première observation : « Il est indéniable qu’à partir de Vatican II, une église parallèle a été construite, superposée et diamétralement opposée à la véritable Église du Christ », puis je cite mes paroles sur la solution à l’impasse dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui : « Il appartiendra à l’un de ses Successeurs, le Vicaire du Christ, dans la plénitude de son pouvoir apostolique, de reprendre le fil de la Tradition là où il a été coupé. Ce ne sera pas une défaite, mais un acte de vérité, d’humilité et de courage. L’autorité et l’infaillibilité du Successeur du Prince des Apôtres ressortiront intactes et reconfirmées. » 

Vous affirmez ensuite que ma position n’est pas claire – « si vous croyez que Vatican II est un concile invalide, et qui doit donc être complètement rejeté, ou si vous croyez que, tout en étant valide, ce concile contenait de nombreuses erreurs et qu’il serait plus profitable pour les fidèles qu’on le fasse oublier ». Je n’ai jamais pensé et encore moins affirmé que Vatican II ait été un Concile œcuménique invalide : il a en effet été convoqué par l’autorité suprême, par le Souverain Pontife, et tous les évêques du monde y ont pris part. Vatican II est un concile valide, qui bénéficie de la même autorité que Vatican I et le Concile de Trente. Cependant, comme je l’ai déjà écrit, dès son origine, il a fait l’objet d’une grave manipulation par une cinquième colonne qui a pénétré au cœur même de l’Église et qui en a perverti les objectifs, comme le confirment les résultats désastreux que chacun peut voir. Rappelons que lors la Révolution française, le fait que les états généraux aient été légitimement convoqués le 5 mai 1789 par Louis XVI n’a pas empêché leur dégénérescence en la Révolution et en la Terreur (la comparaison n’est pas déplacée, puisque le cardinal Suenens a appelé l’événement du Concile « le 1789 de l’Église  »).

Dans sa récente intervention, Son Éminence le cardinal Walter Brandmüller a soutenu que le Concile se situe dans la continuité de la Tradition, et il en veut ceci pour preuve : « Il suffit de jeter un coup d’œil aux notes du texte. On peut ainsi constater que dix conciles antérieurs sont cités par le document. Parmi ceux-ci, Vatican I est cité 12 fois, et Trente 16 fois. De cela il ressort déjà clairement que, par exemple, toute idée de “distanciation par rapport au Concile de Trente” est absolument exclue. Le rattachement à la Tradition apparaît encore plus étroit si l’on pense que, parmi les papes, Pie XII est cité 55 fois, Léon XIII en 17 occasions, et Pie XI à douze reprises. S’y ajoutent Benoît XIV, Benoît XV, Pie IX, Pie X, Innocent I et Gélase. Le fait le plus impressionnant, cependant, est la présence des Pères de l’Eglise dans les textes de Lumen Gentium. Le Concile fait référence à l’enseignement des Pères à 44 reprises. Parmi eux : Augustin, Ignace d’Antioche, Cyprien, Jean Chrysostome et Irénée. En outre, les grands théologiens et docteurs de l’Église sont cités : Thomas d’Aquin est cité dans 12 passages au moins, avec sept autres personnes de poids. »

Comme je l’ai souligné pour le cas analogue du Synode de Pistoie, la présence d’un contenu orthodoxe n’exclut pas la présence d’autres propositions hérétiques et n’en atténue pas la gravité ; d’ailleurs la vérité ne peut servir à couvrir ne serait-ce qu’une seule erreur. Au contraire, les nombreuses citations d’autres conciles, d’actes magistériels ou des Pères de l’Église peuvent précisément servir à dissimuler, avec une intention malicieuse, les points controversés. À cet égard, il est utile de rappeler les paroles du Tractatus de Fide orthodoxa contra Arianos, cité par Léon XIII dans son encyclique Satis Cognitum


« Rien ne saurait être plus dangereux que ces hérétiques qui, conservant en tout le reste l’intégrité de la doctrine, par un seul mot, comme par une goutte de venin, corrompent la pureté et la simplicité de la foi que nous avons reçue de la tradition dominicale, puis apostolique. »

Léon XIII commente ensuite :


« Telle a été toujours la coutume de l’Eglise, appuyée par le jugement unanime des saints Pères, lesquels ont toujours regardé comme exclu de la communion catholique et hors de l’Eglise quiconque se sépare le moins du monde de la doctrine enseignée par le magistère authentique. »

Dans les pages de L’Osservatore Romano, dans un article du 14 avril 2013, le cardinal Kasper a reconnu qu’« en de nombreux endroits [les Pères du Concile] ont dû trouver des formules de compromis dans lesquelles, bien souvent, les positions de la majorité (les conservateurs) se trouvent à côté de celles de la minorité (les progressistes), pour les circonscrire. Par conséquent, les textes conciliaires portent en eux-mêmes un énorme potentiel de conflit, ouvrant la porte à une réception sélective dans chacun des deux sens ». Voilà d’où proviennent les ambiguïtés qui en résultent, les contradictions manifestes et les graves erreurs doctrinales et pastorales.

On pourrait objecter que la prise en considération de la présomption de dol dans un acte du Magistère doit être rejetée avec dédain, dès lors que le Magistère doit viser à confirmer les fidèles dans la Foi ; mais peut-être est-ce précisément la fraude délibérée qui fait qu’un acte puisse s’avérer comme n’appartenant pas au Magistère, et qu’il puisse être condamné ou déclaré nul. Son Éminence le cardinal Brandmüller a conclu son commentaire par ces mots : « Il conviendrait d’éviter l’“herméneutique du soupçon” qui accuse d’emblée l’interlocuteur d’avoir des conceptions hérétiques. » Je partage certes ce sentiment dans l’abstrait et en général, mais je pense qu’il convient d’établir une distinction pour mieux cerner un cas concret. Pour ce faire, il est nécessaire d’abandonner l’approche, un peu trop légaliste, selon laquelle il faut considérer que toutes les questions doctrinales appartenant à l’Église doivent être traitées et résolues principalement sur le fondement d’une référence normative : n’oublions pas que la loi est au service de la Vérité, et non l’inverse. Et il en va de même pour l’Autorité qui de cette loi, est la ministre, et de cette Vérité, la gardienne. D’autre part, lorsque Notre Seigneur se trouva face à la Passion, la Synagogue avait déserté sa fonction propre de guide du Peuple Elu dans la fidélité à l’Alliance, tout comme une partie de la hiérarchie le fait depuis soixante ans. 

Cette attitude légaliste est à la base de la duperie des Novateurs, ceux qui ont conçu une manière très simple de mettre la Révolution en marche, en l’imposant par l’autorité d’un acte que l’Ecclesia docens adoptait afin de définir les vérités de la Foi avec force contraignante pour l’Ecclesia discens, et en reprenant cet enseignement dans d’autres documents tout aussi contraignants, bien qu’à un degré différent. En somme, il a été décidé d’apposer l’étiquette “ Concile ”sur un événement conçu par certains dans le but de démolir l’Église, et pour ce faire, les conspirateurs ont agi avec une intention malveillante et dans un but subversif. Le P. Edward Schillebeeckx op l’a affirmé franchement : « Aujourd’hui nous nous exprimons de façon diplomatique, mais après le Concile, nous tirerons les conclusions implicites » (De Bazuin, n.16, 1965).

Il ne s’agit donc pas d’une « herméneutique du soupçon », mais au contraire de quelque chose de beaucoup plus grave qu’un soupçon, chose que corroborent une évaluation sereine des faits, et aussi l’aveu des protagonistes eux-mêmes. À cet égard, qui fait davantage autorité parmi eux que celui qui était alors le cardinal Ratzinger ?

« On avait de plus en plus l’impression que rien n’était stable dans l’Eglise, que tout était à revoir. Le Concile apparaissait de plus en plus comme un grand parlement d’Eglises capable de tout modifier et de tout remodeler à sa manière. Un ressentiment montait contre Rome et contre la Curie, désignées comme ennemi réel de toute nouveauté et de tout progrès. Le débat du Concile fut de plus en plus présenté selon le schéma partisan propre au système parlementaire moderne. Lorsque l’information était présentée de cette manière, la personne qui la recevait se voyait obligée de prendre parti pour l’un ou l’autre camp. (…) Si les évêques qui étaient à Rome pouvaient changer l’Église, et même la foi elle-même (comme ils semblaient pouvoir le faire), pourquoi cela serait-il réservé aux seuls évêques ? En tout cas, la foi pouvait, là, être changée, et contrairement à tout ce que nous pensions jusqu’alors, cette possibilité ne paraissait plus soustraite aux décisions humaines, mais selon toutes les apparences, elle était désormais apparemment déterminée par celles-ci. Désormais, on savait que les nouveautés proposées par les évêques avaient été apprises auprès des théologiens. Pour les croyants, ce fut un phénomène étrange : leurs évêques semblaient montrer à Rome un visage différent de celui qu’ils montraient chez eux » (d’après J. Ratzinger, Ma vie, éd. Fayard 2005). 

À ce stade, il convient d’attirer l’attention sur un paradoxe récurrent dans les questions mondiales : le courant dominant (le mainstream) appelle « théoriciens du complot » ceux qui révèlent et dénoncent le complot que le courant dominant lui-même a conçu, afin de détourner l’attention du complot et de nier toute légitimité à ceux qui le dénoncent. De même, il me semble qu’il y a un risque de qualifier de coupables d’« herméneutique du soupçon » tous ceux qui révèlent et dénoncent la fraude conciliaire, comme s’il s’agissait de personnes qui accusent sans motif et « d’emblée leur interlocuteur de conceptions hérétiques ». Il faut au contraire déterminer si l’action des protagonistes du Concile peut justifier la suspicion à leur égard, voire prouver que cette suspicion est fondée ; et si le résultat qu’ils ont obtenu justifie qu’on évalue négativement l’ensemble du Concile, ou certaines de ses parties, ou encore d’aucune d’entre elles. Si nous persistons à penser que ceux qui ont conçu Vatican II comme un événement subversif rivalisaient de piété avec saint Alphonse et de doctrine avec saint Thomas, nous faisons preuve d’une naïveté qui cadre mal avec le précepte évangélique, et qui frise certainement, sinon la connivence, au moins l’insouciance. Je ne parle évidemment pas de la majorité des Pères du Concile, qui étaient certainement animés d’intentions pieuses et saintes ; je parle des protagonistes de l’événement conciliaire, des soi-disant théologiens qui, jusqu’à Vatican II, ont été frappés de censures canoniques et interdits d’enseigner, et qui, pour cette raison même, ont été choisis, promus et aidés, de sorte que leur réputation d’hétérodoxie est devenue pour eux un motif de gloire, tandis que l’orthodoxie incontestée du cardinal Ottaviani et de ses collaborateurs du Saint-Office a été une raison suffisante pour jeter au feu les schémas préparatoires du Concile, avec le consentement de Jean XXIII.

Je doute qu’à l’égard de Mgr Bugnini – pour ne citer que lui – une attitude de suspicion prudente soit critiquable ou dépourvue de charité ; bien au contraire, la malhonnêteté de l’auteur du Novus Ordo dans la poursuite de ses objectifs personnels, son adhésion à la Maçonnerie et ses propres aveux dans ses journaux intimes donnés à la presse, montrent que les mesures prises par Paul VI à son égard n’ont été que trop indulgentes et inefficaces, puisque tout ce qu’il a fait dans les Commissions conciliaires et à la Congrégation des Rites est resté intact et, malgré tout cela, est devenu partie intégrante des Acta Concilii et des réformes qui leur sont liées. Ainsi, l’herméneutique du soupçon est tout à fait bienvenue si elle sert à démontrer qu’il existe des raisons valables de soupçonner et que ces soupçons se matérialisent souvent dans la certitude d’une fraude intentionnelle. 

Revenons maintenant à Vatican II, pour mettre en évidence le piège dans lequel les bons Pasteurs sont tombés, induits en erreur avec leur troupeau par un travail de tromperie des plus astucieux de la part de personnes notoirement infectées par le Modernisme, et dont il n’est pas rare que leur conduite morale ait été elle aussi dévoyée. Comme je l’ai écrit plus haut, la fraude consiste à avoir recours à un Concile comme l’emballage d’une manœuvre subversive, et à utiliser l’autorité de l’Église pour imposer la révolution doctrinale, morale, liturgique et spirituelle qui est ontologiquement contraire au but pour lequel le Concile a été convoque et son autorité magistrale exercée. Je le répète : l’étiquette « Concile » apposée sur l’emballage ne reflète pas son contenu. 

Nous avons assisté à une manière nouvelle et différente de comprendre les mots du lexique catholique eux-mêmes : l’expression « concile œcuménique » utilisée pour le Concile de Trente ne coïncide pas avec le sens qui lui a été donné par les partisans de Vatican II, pour qui le terme « concile » fait allusion à la « conciliation » et le terme « œcuménique » au dialogue inter-religieux. L’« esprit du concile » est l’« esprit de conciliation, de compromis », tout comme l’assemblée conciliaire a été une attestation solennelle et publique du dialogue conciliateur avec le monde, pour la première fois dans l’histoire de l’Église.

Bugnini écrivait : « Nous devons dépouiller nos prières catholiques et la liturgie catholique de tout ce qui pourrait être l’ombre d’une pierre d’achoppement pour nos frères séparés, les protestants » (cf. L’Osservatore Romano, 19 mars 1965). A partir de ces paroles, nous comprenons que la réforme qui a été le fruit de la mens conciliare avait pour but d’atténuer la proclamation de la Vérité catholique afin de ne pas offenser les hérétiques : et c’est exactement ce qui a été fait, non seulement dans la Sainte Messe – horriblement défigurée au nom de l’œcuménisme – mais aussi dans l’exposé des dogmes dans les documents au contenu doctrinal ; l’utilisation du subsistit in en est un exemple très clair.

Il sera peut-être possible de débattre des motifs qui ont pu conduire à cet événement unique, si lourd de conséquences pour l’Église ; mais nous ne pouvons plus nier l’évidence et prétendre que Vatican II n’était pas quelque chose de qualitativement différent de Vatican I, malgré les tentatives héroïques, nombreuses et documentées, y compris de la part de la plus haute autorité, pour l’interpréter de force comme un normal Concile œcuménique. Toute personne dotée de bon sens peut voir que c’est une absurdité que de vouloir interpréter un Concile, puisqu’il est et doit être une norme claire et sans équivoque de la Foi et de la Morale. En second lieu, si un acte magistériel soulève des arguments sérieux et raisonnés selon lesquels il pourrait manquer de cohérence doctrinale avec les actes du Magistère qui l’ont précédé, il est évident que la condamnation d’un seul point hétérodoxe discrédite de toute façon l’ensemble du document. Si l’on ajoute à cela le fait que les erreurs formulées, ou que l’on comprend indirectement entre les lignes, ne se limitent pas à un ou deux cas, et que les erreurs affirmées correspondent à l’inverse à une énorme masse de vérités non réaffirmées, on peut se demander s’il ne serait pas juste d’expurger le catalogue des Conciles canoniques de cette dernière assemblée. Au bout du compte, c’est l’histoire qui jugera, et le sensus fidei du peuple chrétien, avant même qu’une sentence ne soit prononcée par un document officiel. L’arbre est jugé à ses fruits, et il ne suffit pas de parler d’un printemps conciliaire pour cacher le rude hiver qui s’abat sur l’Église ; ni d’inventer des prêtres mariés et des diaconesses pour remédier à l’effondrement des vocations ; ni d’adapter l’Évangile à la mentalité moderne pour obtenir plus de consensus. La vie chrétienne est un combat, pas une sympathique promenade à la campagne, et cela est vrai à plus forte raison pour la vie sacerdotale. 

Je conclus par une demande adressée à ceux qui interviennent avec profit dans le débat sur le Conseil : je voudrais que nous cherchions avant tout à proclamer à tous les hommes la Vérité salvifique, parce que leur et notre salut éternel en dépend ; et que nous ne nous préoccupions que subsidiairement des implications canoniques et juridiques soulevées par Vatican II : anathema sit ou damnatio memoriae, cela importe peu. Si le Concile n’a vraiment rien changé à notre foi, alors reprenons le Catéchisme de saint Pie X, retournons au Missel de saint Pie V, restons devant le tabernacle, ne désertons pas le confessionnal, et pratiquons la pénitence et la mortification dans un esprit de réparation. C’est de là que jaillit l’éternelle jeunesse de l’Esprit. Et surtout : faisons-le en sorte que nos œuvres témoignent de manière solide et cohérente de ce que nous prêchons.

+ Carlo Maria Viganò, archevêque

Traduction officielle par Jeanne Smits

© photo: Olivier Figueras

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