22 novembre, 2021

Pour l’auteur de “L’éveil de Mademoiselle Prim”, la communion dans la main est un cheval de Troie dans l’Eglise



Natalia Sanmartin Fenollera est cette jeune femme espagnole qui a enthousiasmé la critique – y compris dans la presse « mainstream » – il y a quelques années avec son « OVNI littéraire » : L’éveil de Mademoiselle Prim. Ou l’histoire fantasque et profonde d’une hyper-diplômée qui découvre la beauté du réel, de la culture classique, de la vie sociable et de l’amour loin de l’agitation des mégapoles. Elle a également écrit un Conte de Noël pour le Barroux, non traduit à ma connaissance, qu’elle vient d’évoquer sur le site Infovaticana ; non sans évoquer longuement son attachement à la liturgie traditionnelle qui l’a convertie, et son jugement sans appel sur la communion dans la main. Bien sûr, il est question de Traditionis custodes, et de « l’incrédulité » de Natalia Sanmartin devant cette tentative de torpiller la sainte liturgie.

Je vous propose ci-dessous ma traduction rapide, mais intégrale, de cet entretien passionnant. L’original en espagnol est ici. – J.S.

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Pour certains, y compris des intellectuels catholiques, l’époque dans laquelle nous vivons est la meilleure possible. Que pensez-vous de cette assertion ?

Cela dépend de la façon dont vous interprétez la phrase. Nous vivons tous à l’époque à laquelle nous sommes censés vivre, car tout notre être, y compris les circonstances dans lesquelles nous sommes nés, font partie de la volonté de Dieu, donc en ce sens, je n’ai aucun problème avec cette idée. Mais si ce "meilleur" s’étend au temps lui-même, à l’idée que c’est le meilleur des temps, alors je ne suis pas d’accord. Il est très difficile de juger l’époque dans laquelle on vit, on n’a jamais assez de recul, mais il me semble clair que nous sommes plongés dans une époque de plus en plus sombre, hostile et brutale, même si elle se définit comme tolérante et civilisée, dans laquelle tout l’ordre chrétien s’effondre à une vitesse prodigieuse. Cette espèce de poison a également pénétré dans l’Église au moyen d’un travail de destruction, de confusion et de sécularisation qui ne date pas d’aujourd’hui, mais qui ne fait que s’accélérer de plus en plus. Cette crise présente une caractéristique inquiétante : c’est le fait qu’un nombre considérable de personnes ne la perçoivent pas.

Votre vision n’est-elle pas trop pessimiste, voire désespérée ?

Je crois que c’est une vision douloureuse, ça oui, mais elle est réaliste, et elle n’a rien à voir avec le désespoir, mais plutôt avec le fait d’ouvrir les yeux et de voir où nous en sommes et ce qui nous attend. Il me semble fondamental d’accepter que nous vivons dans une culture qui non seulement n’est plus chrétienne, mais est désormais à peine christianisable, qui n’est pas seulement indifférente à la foi, mais qui lui est radicalement hostile. Mais cela n’exclut pas l’espérance, car rien de ce qui arrive dans le monde ou dans l’Église n’est gratuit ; Dieu tient les rênes de l’histoire. Il nous appartient de faire ce qu’il a toujours appartenu aux chrétiens, de préserver ce qui nous a été donné, de préserver la foi des apôtres, non pas une foi nouvelle, mais la foi que l’Église a gardée au cours des siècles, et de le faire pour notre salut et celui de ceux qui viendront après nous.

Vous accordez une grande importance à la liturgie et vous avez parlé à de nombreuses reprises de la messe traditionnelle, très présente dans ce conte de Noël. Quelle est la relation entre la foi et la liturgie et pourquoi est-elle si importante ?

L’Église enseigne que ce que l’on prie est ce que l’on croit. La liturgie a donc exprimé au fil des siècles la foi millénaire de l’Église, ce que l’Église a toujours cru, et c’est pourquoi il est si important de la protéger et de la préserver. La liturgie nous a été donnée avant tout pour adorer Dieu, mais elle est aussi pour nous une école de foi et de piété. Cela explique, et je peux le dire pour l’avoir vécu personnellement, le pouvoir de conversion que possède la liturgie traditionnelle, la façon dont elle exprime les grandes vérités chrétiennes. Pour moi, la messe traditionnelle est inséparable de ma foi ; la découvrir m’a ramenée à la pratique religieuse et a mis de lumière là où les cours de religion, la catéchèse et les fréquentations scolaires avaient semé la confusion. Sa révérence, son mystère, sa richesse et sa puissance enseignent avec beaucoup plus de clarté que le meilleur des catéchismes des vérités éternelles, comme la présence réelle, la valeur sacrificielle de la messe ou le caractère sacré du culte rendu à Dieu.

Le motu proprio Traditionis Custodes du pape François a récemment limité l’accès à la messe traditionnelle. Comment avez-vous personnellement reçu cette décision ?

Avec étonnement, douleur et un énorme sentiment d’impuissance. Comme la plupart d’entre nous qui aimons la liturgie traditionnelle, je suis née après la réforme liturgique et j’ai découvert l’ancienne messe presque par hasard, pour autant qu’un chrétien puisse croire au hasard. J’ai mûri ma foi grâce à elle et aussi grâce aux efforts du pape Benoît XVI, qui a voulu la mettre à la disposition de tous les fidèles comme le trésor de l’Église qu’elle est. Il nous a rappelé que ce que l’Église catholique a considéré comme sacré dans le passé doit rester sacré. C’est pourquoi, tant que l’on garde à l’esprit le principe de non-contradiction et que l’on ne renonce pas à la raison, la première réaction à ce qui se passe est à tout le moins l’incrédulité.

Le motu proprio parle des fidèles comme de nostalgiques des temps passés, malgré la jeunesse d’une grande partie des catholiques qui fréquentent la messe traditionnelle et le nombre croissant de vocations. Est-il possible d’éprouver de la nostalgie pour une messe qu’on n’a jamais connue ?

De toute évidence, non. Et il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que cette description ne correspond pas à la réalité. J’ai une relation très étroite avec les monastères bénédictins, comme Clear Creek ou Le Barroux, qui célèbrent la liturgie traditionnelle, j’ai rencontré de nombreuses personnes de milieux très différents, très différentes les unes des autres, dans des pays très différents, qui assistent à la messe traditionnelle, certaines dans leur paroisse, d’autres dans des monastères et d’autres dans des lieux où les instituts sacerdotaux traditionnels sont présents, comme c’est mon cas à Madrid. Il y a un nombre énorme de familles et de jeunes, de générations de catholiques qui ont déjà été baptisés et éduqués dans l’ancienne liturgie, d’écoles, d’universités, de congrégations et de séminaires qui aiment et célèbrent cette Messe, celle-là même qui a sanctifié tant de grands saints de l’Église. Et il y a aussi un nombre croissant de séminaristes et de prêtres diocésains qui veulent la connaître et la célébrer. Heureusement, la plupart des évêques sont conscients de cette réalité et font preuve de prudence dans l’application du motu proprio dans leurs diocèses. Mais il ne fait aucun doute que des temps difficiles nous attendent, qui exigeront beaucoup de prières, beaucoup de foi et de force d’âme.

Pensez-vous que Traditionis Custodis va supprimer la messe traditionnelle ?

Je pense qu’il y a un élément important que TC n’a pas pris en compte. Les catholiques traditionnels n’appartiennent à aucun mouvement, ils ne forment pas une organisation, ce n’est pas une réalité homogène, ce n’est pas une structure qui peut être dissoute, il y a toutes sortes de personnes parmi eux, ce qui est le propre de l’Église. Mais la plupart d’entre eux ont quelque chose en commun : ils ont fait de gros sacrifices pour la messe, ils ont payé un prix élevé pour un trésor qu’ils ont trouvé enfoui dans le champ, et ils sont habitués à l’effort. Mon expérience est celle-ci : une fois que vous connaissez la messe traditionnelle, il n’est pas facile de revenir en arrière, on ne revient pas en arrière. Et finalement, les choses sont assez simples si on les regarde en perspective : malgré les dommages et la douleur que le motu proprio a causés, et les difficultés à venir, les chrétiens naissent et meurent, les pontificats commencent et prennent fin, mais l’ancienne liturgie de l’Église demeure. Elle a traversé les siècles, et je ne doute pas qu’elle continuera à le faire.

Dans une récente interview, vous avez pris position contre la communion dans la main. Pourquoi ?

Je pense que l’histoire de la communion dans la main est l’histoire d’un cheval de Troie. Je suis toujours frappée par le fait que l’on parle beaucoup des tensions que le pape Paul VI a connues au sujet de l’encyclique Humanae Vitae et que l’on parle si peu des tensions que ce conflit lui a causées et de la manière dont il a essayé d’y faire face. Au cours de son pontificat, il a réaffirmé ce qui demeure la loi générale de l’Église dans ce domaine, la communion sur la langue, et a établi un indult, une exception, pour résoudre le problème de certaines régions où la communion dans la main était pratiquée en désobéissance ouverte à Rome, notamment la Belgique, la Hollande et l’Allemagne. Cette décision lui a causé beaucoup de souffrance, car il n’était pas favorable à cette mesure, pas plus que la plupart des évêques qu’il a consultés avant de la prendre. Il craignait que cela n’affaiblisse la foi en la présence réelle du Christ dans le sacrement, une crainte qu’il a lui-même confirmée par la suite et qui l’a conduit à limiter l’indult, sans toutefois réussir à empêcher la pratique de se généraliser. Ce qui est terrible dans tout cela, c’est que ce qui est né comme une réponse pastorale à la désobéissance est devenu une pratique répandue et même imposée, comme nous l’avons vu dans cette pandémie, dans laquelle la piété et les sentiments religieux de tous les fidèles qui reçoivent la communion comme le prescrit la loi de l’Église ont été écrasés de manière intolérable.

Et que cela signifie-t-il pour vous personnellement ?

Pour moi, c’est une question fondamentale de culte et de vénération de Dieu. Si l’on croit non seulement intellectuellement, mais aussi, pour ainsi dire, avec ses entrailles, que le Christ est réellement présent dans le sacrement, la seule attitude possible est de se prosterner à genoux devant Lui et de le recevoir comme l’ont fait les grands saints, les martyrs et la grande majorité des chrétiens qui nous ont précédés.

Votre conte de Noël est un conte sacramentel, vous l’avez expliqué plus d’une fois. Est-il possible de contempler le monde de manière sacramentelle ?

Simone Weil dit dans l’un de ses écrits qu’il serait absurde qu’une église, construite par des mains humaines, soit pleine de symboles, et que l’univers n’en soit pas infiniment rempli. Il suffit de les lire. Je crois qu’il en est ainsi, et que c’est la bonne façon de contempler la création, l’ordre que Dieu a imprimé au monde, le secret d’un monde que nous voyons de dos, selon la belle image de Chesterton. Le conte de Noël que j’ai écrit pour les Bénédictins du Barroux raconte l’histoire d’un enfant qui demande à Dieu avec insistance, pendant trois ans, si Noël existe, si c’est une réalité, et comment Dieu écoute et répond à cette voix.

Dans le conte, on prie, et on prie en latin. Pourquoi ?

Ma mère et ma grand-mère m’ont appris à prier les litanies du rosaire en latin, pas les mystères, mais les litanies, et c’est naturel pour moi de le faire de cette façon ; les prier en langue vernaculaire me semble étrange. C’est aussi la chose la plus naturelle à faire dans le contexte de l’histoire, car c’est l’histoire d’un enfant élevé dans un environnement catholique traditionnel. Le latin est toujours la langue de l’Église, c’est une langue douce et musicale, avec un sens qui ne change pas, et c’est une partie de sa beauté.

Dans le conte, vous soulevez à nouveau l’idée du détachement du monde, d’un monde dans lequel il est de plus en plus difficile d’éduquer à la foi chrétienne, mais dont peu peuvent se séparer. Comment faites-vous face à ce défi ?

C’est une question à laquelle il est très difficile de répondre. L’Église a toujours enseigné qu’un chrétien doit garder une saine distance par rapport au monde, vivre dans le monde, mais ne pas lui appartenir. Cela me semble très évident aujourd’hui, alors que la sécularisation, l’erreur et la confusion ont fait sauter toutes les digues à l’extérieur et à l’intérieur de l’Église. Aujourd’hui, il ne suffit pas de choisir une école catholique ou d’envoyer les enfants au catéchisme, car de nombreuses écoles catholiques transmettent quelque chose qui ne peut plus être considéré comme du catholicisme, et il en va de même pour bon nombre de paroisses. Je crois que ce sont les familles, et surtout les mères dans les premières années, qui doivent assumer ce rôle, qui doivent inculquer et transmettre la foi. Un enfant catholique doit grandir dans un environnement de piété catholique, avec toute sa puissance, sa poésie et sa beauté, et dans une liturgie qui le rapproche du mystère et du culte.

Vous arrive-t-il de vouloir évangéliser à partir de la littérature ou cette idée est-elle loin de votre esprit lorsque vous écrivez ?

Je ne cherche pas à évangéliser quand j’écris, mais simplement à parler de choses que je trouve bonnes, précieuses et véridiques, qui sont importantes pour moi et que crois important de défendre, et il y en a peu. Le cardinal Newman dit dans son journal intime qu’il n’a jamais écrit une ligne sans raison, sans une raison qui, à son avis, le justifiait. Je crois en ce principe, et j’essaie de le suivre.



© leblogdejeannesmits pour la traduction. 

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