Conférences, documents de fond

13 avril, 2016

“Amoris laetitia” : le P. Thomas Michelet (OP) répond à “La Nuova Bussola”

La Nuova Bussola publie un entretien sur Amoris laetitia avec le père dominicain Thomas Michelet. Avec l'aimable autorisation de l'auteur, voici le texte français de ses réponses qui a servi à la rédaction de l'entretien en italien. Le P. Michelet rappelle l'obligation d'interpréter l'exhortation à la lumière de la doctrine catholique dans son ensemble. – J.S.

— Vous ne pensez pas que l'exhortation Amoris laetitia augmente le risque d'un double moral (objectif et subjectif)? Pourquoi?
— Je pense en effet que l’exhortation apostolique post-synodale Amoris laetitia présente le risque d’être interprétée de différentes manières erronées : ou bien purement objectiviste, ou bien purement subjectiviste, ou bien dans une intégration seulement partielle des deux approches qui aboutirait à une double moralité.
Il est facile de voir que le pape rejette les deux extrêmes : le « désir effréné de tout changer » sans fondement objectif, et « la prétention de tout résoudre en appliquant des normes générales » sans tenir compte du point de vue subjectif (n. 2).
En revanche, il est moins facile de voir qu’il rejette aussi la double moralité. Mais cette théorie a été condamnée par l’Encyclique Veritatis splendor (n. 56), et Amoris laetitia dit clairement que la doctrine n’a pas été changée (nn. 76, 308, etc.). Ce n’est donc pas ainsi qu’il faut interpréter le texte ; comme tout document magistériel, il doit être lu à la lumière de la doctrine catholique dans son ensemble.
— Comment articuler la relation entre la conscience et la vérité dans le domaine moral?
— Les deux extrêmes, objectiviste ou subjectiviste, se rejoignent comme les deux espèces d’un même genre, celui de la « morale de la loi ». Dans les deux cas, on veut pouvoir juger de manière instantanée et définitive, soit pour justifier soit pour condamner. Dans les deux cas, on n’articule pas vraiment la conscience et la vérité, mais on privilégie l’un au détriment de l’autre.
Dans la double moralité, l’articulation n’est qu’apparente. On présente la vérité objective exprimée dans la loi comme un idéal sans doute très beau mais impossible à atteindre, sauf pour les héros et les saints. Du coup, on va proposer une morale de substitution, censée être plus proche des réalités, qui va adapter les pleines exigences de l’Évangile à ce que les gens peuvent en vivre concrètement. Cette morale à deux vitesse correspond à la « gradualité de la loi » qui est expressément écartée par Amoris laetitia (n. 295).
La seule manière d’articuler conscience et vérité de manière authentique est de se situer dans le cadre inverse de la morale de la vertu et de la « loi de gradualité » développée par Jean-Paul II, et reprise par Amoris laetitia (n. 293-295).
On ne juge pas l’agir de manière statique, mais on considère son dynamisme dans le temps. La question n’est plus alors de savoir seulement si l’on se trouve ou non dans une situation régulière, mais si l’on en prend résolument le chemin.
La conscience est alors bien intégrée comme le point de départ dans l’accompagnement, même si ce n’est pas le point d’arrivée. En effet, elle doit être aussi éclairée, rectifiée, dans une maturation à la lumière de la Parole de Dieu (n. 303). De sorte que la loi aussi est intégrée comme présentant la vérité objective des exigences de l’Évangile. Elle doit être l’horizon réel de l’agir que l’on doit s’efforcer d’atteindre effectivement, même si cela peut nécessiter du temps et des étapes de conversions.
C’est ce que le pape François appelle les « petits pas » (n. 271), que l’on trouve déjà dans Evangelii gaudium (n. 3 et 44). Peu importe si l’on ne marche pas très vite : l’essentiel est de toujours avancer, pas à pas, à son propre rythme, selon ce qu’on peut faire en conscience et en vérité avec l’aide de la grâce, en visant toujours fermement le but. Si l’on ne change pas de direction, si l’on ne prend pas des voies de traverse, on finira bien alors par y arriver. À condition d’avoir la « bonne boussole » : celle de l’Esprit saint.
Comme jésuite, le pape François doit être sensible à cette belle image du pèlerinage. Dans son autobiographie, S. Ignace de Loyola se présente en effet comme « le pèlerin ». C’est un pèlerinage vers le ciel.
— Quelle partie préférez-vous de Amoris laeitita? Pourquoi?
— Il y a beaucoup de belles pages, surtout bibliques. Mais la partie que je préfère est peut-être le chapitre 8 sur l’accompagnement des situations irrégulières, malgré sa difficulté d’interprétation ou peut-être précisément à cause d’elle. Pas seulement par amour de la difficulté, mais parce que c’est dans l’épreuve que se vérifie la réalité de notre amour. Et c’est là aussi que l’on pourra mesurer vraiment combien l’Église est une mère, exigeante parce qu’aimante. En effet, la béatitude à laquelle nous sommes appelés n’est pas un bonheur selon le monde et à notre portée, mais c’est la vie même de Dieu, qu’il veut nous partager et dont il nous donne les moyens de grâce pour l’atteindre. Si Dieu est amour et si Dieu est lumière, alors le chemin pour l’atteindre ne peut être que amour et vérité.
Thomas Michelet o.p.,Docens incaricatus, Angelicum


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