19 mars, 2016

Le cardinal Kasper, l’exhortation post-synodale et la “page tournée” par l’Eglise au bout de “1.700 ans”

Le cardinal Kasper (à droite) à Lucca
Le cardinal Kasper, lors d’une conférence publique à Lucca, non loin de Pise en Italie, lundi soir, a annoncé la parution prochaine de l’exhortation post-synodale sur la famille. Souriant et satisfait, il a déclaré :
« Dans quelques jours (le 19 mars) sortira un document d’environ de 200 pages où le pape François s’exprimera définitivement sur les thèmes de la famille soulevés lors du dernier synode, et en particulier sur la participation des fidèles divorcés et remariés à la vie active de la communauté catholique. Ce sera le premier pas d’une réforme qui fera tourner une page par l’Eglise au bout de 1.700 ans. »
« Nous ne devons pas répéter les formules du passé et nous barricader derrière le mur de l’exclusivisme et du cléricalisme, l’Eglise doit vivre notre temps et savoir l’interpréter », a-t-il également déclaré selon le journal local Il Terreno.
« En ce sens, sera fondamentale une revalorisation du rôle de la femme qui devra avoir la possibilité d’accéder à des positions clef jusque dans la vie administrative de la Curie et des diocèses. Dans la Curie romaine il y a un dicastère sur la famille où il n’y a pas de présence de la femme ; cela doit changer, les femmes sont une partie fondamentale de la famille », a déclaré le cardinal Kasper.
Le modérateur de la rencontre, le journaliste Raffaele Luise, en était tout enchanté. « Ce que nous avons eu la chance de sentir (sic) ce soir à Lucca d’un membre clef de la Curie est révolutionnaire », a-t-il commenté après l’intervention du cardinal.
Que retenir de tout cela ?
D’abord que le cardinal Kasper est au courant du contenu de l’exhortation. Avant lui, Mgr Paglia avait annoncé la signature du texte pour le 19 mars, fête de saint Joseph, cela semble donc se confirmer, même si des sources vaticanes (déjà évoquées ici) avaient précisé que la publication serait pour le mois d’avril. Chose répétée jeudi à des journalistes, parmi lesquels Edward Pentin, par le P. Lombardi : celui-ci parle de la première quinzaine d’avril.
Deuxièmement : le cardinal Kasper semble ravi. Cela ne préjuge pas réellement du contenu de l’exhortation, ni même de l’accent mis – comme il l’annonce – sur la question des divorces « remariés » qui est en quelque sorte « sa » question. De la part du cardinal allemand, il peut s’agir d’une classique tentative de tirer la couverture à lui. Il n’empêche : ses commentaires sont inquiétants.
On m’objectera qu’il ne sert à rien de se préoccuper alors que le contenu de l’exhortation n’est pas encore public et que le Saint Esprit assiste l’Eglise. Et je comprends cette attitude de foi. Il y a cependant un tel faisceau d’événements et de déclarations qui ont semé la confusion dans des domaines où il n’y a aucun lieu d’en mettre qu’il me semble nécessaire d’évoquer l’éventualité d’un document décevant, ou pire. Pourquoi ? Justement pour ne pas se laisser tenter par un manque de foi ou d’espérance. L’exhortation ne sera pas revêtue de l’infaillibilité, le pape peut, humainement, se tromper, ou livrer un enseignement qui manque de la clarté dont notre monde a pourtant besoin. Justement, aussi, pour que nous pensions à prier pour le pape et la lourde tâche qui est la sienne.
Le cardinal Kasper évoque un changement qui « fera tourner une page à l’Eglise au bout de 1.700 ans ». Voilà qui est intéressant. Le chiffre n’est manifestement pas choisi au hasard, il désigne une époque précise de l’Eglise ; il semble indiquer une nouvelle pratique qui rompra avec ce que l’Eglise fait depuis – à peu près – l’an 316.
A peu de choses près, note Robert Moynihan d’Inside the Vatican, ces 1.700 ans renvoient au premier concile œcuménique, celui de Nicée en 325, le mieux connu pour avoir proclamé la divinité du Christ contre l’hérésie arienne.
« Mais il y a un passage du concile de Nicée qui concerne l’acceptation des personnes engagées dans un second mariage », écrit Moynihan.
C’est le canon 8 : « Au sujet des clercs de ceux qui s'appellent eux-mêmes les cathares le grand concile décide, si jamais ils veulent entrer en groupe dans l'Eglise catholique et apostolique, qu'on leur impose les mains, et qu'ils restent ensuite dans le clergé ; mais avant tout ils promettront par écrit de se soumettre aux règles disciplinaires de l'Eglise catholique et apostolique, et d'y conformer leur conduite, c'est-à-dire qu'ils devront communier avec ceux qui se sont mariés en secondes noces et avec ceux qui ont failli pendant la persécution, mais font pénitence de leurs fautes, pour lesquels on a justement établi un temps d'épreuve et on en a fixé la modalité, afin qu'ils puissent être admis a toutes les pratiques de l'Eglise catholique et apostolique. »
Les « purs », les cathares de cette époque-là étaient les partisans de Novatien, qui dénonçait le pardon donné à ceux qui n’avaient pas tenu bon face à la persécution. Devant le refus de l’Eglise de lui donner raison, il s’était fait ordonner évêque pour fonder sa propre Eglise schismatique marquée par un manque éclatant de miséricorde.
Moyhihan poursuit : « La doctrine du novatianisme était exactement la même que celle de l’Eglise catholique, sauf pour ce qui était de refuser le pardon à ceux qui avaient apostasié au cours des persécutions. Ils refusaient également de communier avec ceux avaient divorcé et s’étaient remariés en tant que chrétiens. »
Voilà donc la clef – très probablement – des déclarations du cardinal Kasper. Kasper nostalgique d’un temps où l’Eglise se montrait aussi miséricordieuse à l’égard des apostats repentis que des « divorcés remariés », cette seconde attitude étant depuis lors oubliée et perdue… Ce en quoi elle serait, sur ce chapitre, « novatianiste », « cathare », attachée à une excessive pureté de mœurs, et même une coupable dureté des cœurs…
Si telle est donc l’explication de l’annonce de « page tournée », c’est-à-dire une rupture par rapport à une pratique ancienne, il y a là une double tromperie. La première concerne l’alignement du cas des apostats repentis, engagés dans un « chemin pénitentiel » qui aboutit au retour à la communion parce qu’ils ont rompu visiblement et sérieusement avec un reniement de leur foi, sur celui (supposé) des divorces remariés toujours engagés dans leur second mariage, quoi qu'il en soit d'ailleurs d'un éventuel repentir, tant que celui ne provoque pas un changement de vie.
La deuxième est celle exprimée par Moynihan dans son évocation de « ceux qui avaient divorcé et s’étaient remariés en tant que chrétiens » : elle est fausse.
Le canon 8 du concile de Nicée ne vise pas du tout les divorcés, mais les veufs et veuves, par définition libérés des liens de leur premier mariage, qui se marient à nouveau. Le rigorisme des cathares consistait précisément à récuser cette pratique : ils refusaient la communion à ceux qui étaient dans cette situation. L’Eglise catholique, elle, reconnaissait, comme elle reconnaît toujours, le remariage de ces personnes se retrouvant seules et libres à l'égard des liens du mariage du fait du décès de leur époux ou épouse. Aussi avait-elle mis comme condition au retour des cathares leur disposition à être en communion avec ceux qui ne s’en étaient jamais éloignés, les veufs et veuves remariés religieusement selon les lois de l’Eglise.
Le cardinal Kasper lui-même, en proposant une nouvelle approche par rapport aux divorcés remariés lors de son discours au consistoire en février 2014, a invoqué ce canon 8 dans le sens rapporté par Moynihan. On peut penser qu’il n’a pas varié d’un iota par rapport aux justifications qu’il apportait alors à sa proposition. Mais les études ne manquent pas qui réfutent son point de vue. Et dans la foulée de son cediscours, le livre Demeurer dans la vérité du Christ, cosigné par cinq cardinaux, des canonistes et des historiens (Artège, 2014) a synthétisé les éléments expliquant que l’Eglise admet les remariages des veufs, mais non des divorcés.

La satisfaction actuelle affichée par le cardinal Kasper semble indiquer qu'il attend un assouplissement par rapport aux divorcés remariés, mais il ne s'agirait pas d'une « page tournée après 1.700 ans », mais d'une révolution et d'un rejet des paroles mêmes du Christ il y a 2.000 ans et de la pratique constante de l'Eglise, par une manipulation des mots et des faits.

On peut espérer qu'avec la grâce de Dieu, l'exhortation post-synodale n'entrera pas dans une telle voie de rupture. Mais on peut craindre des ambiguïtés.

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